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Full text of "L'autre Tartuffe, ou La mère coupable"

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The Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mre coupable, by 
Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

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almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'autre Tartuffe, ou La mre coupable

Author: Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

Release Date: January 3, 2011 [EBook #34841]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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produced from images available at the Bibliothque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)









L'AUTRE TARTUFFE,

OU

LA MRE COUPABLE.




AVIS DE L'IMPRIMEUR.


Le Citoyen RONDONNEAU, propritaire de cette dition, la seule avoue
par l'Auteur, prvient ses Concitoyens qu'il en a dpos deux
exemplaires  la Bibliothque nationale, pour lui assurer l'exercice des
droits que donne la loi du 19 juillet 1793, de poursuivre _tout
contrefacteur, et tout distributeur d'dition contrefaite_.

Il prvient en outre ses Concitoyens qu'il vient d'ouvrir la vente de ce
qui reste des OEuvres de Voltaire, dition de Kell, _in-8._ et
_in-12_: la premire en 70 volumes, la seconde en 92 volumes, ainsi que
des diverses parties qui forment le complment des exemplaires
imparfaits.

On trouvera de plus au Dpt des Lois, place du Carrousel, 1. des
exemplaires de la correspondance de Voltaire, imprime sparment de ses
oeuvres, en 19 volumes _in-8._ et en 23 volumes _in-12_; ces ditions
particulires ont t faites pour ceux qui ont des ditions des
oeuvres de Voltaire antrieures  l'dition complette de Kell.

2. De la Henriade, 1 vol. _in-4._

3. De la Pucelle, 1 vol. _in-4._ ou 2 vol. _in-12._

4. Du Mariage de Figaro ou la Folle Journe, 1 vol. _in-8._

La vente se fera au comptant. On trouvera au Dpt le tableau des prix
des diffrentes ditions, et les conditions du paiement, tant pour les
Libraires que pour les Particuliers.

On trouvera au mme Dpt la collection de toutes les estampes ou les
portions spares de toutes les parties incomplettes qui restent 
livrer.




L'AUTRE TARTUFFE,

ou

LA MRE COUPABLE.

DRAME EN CINQ ACTES, EN PROSE;

PAR P. A. CARON-BEAUMARCHAIS.

_Remis au Thtre de la rue Feydeau, avec des changemens,
et jou le 16 Floral an V, (5 Mai 1797)
par les anciens Acteurs du Thtre Franais._

  On gagne asss dans les familles,
  quand on en expulse un mchant.
  _dernire phrase de la Pice._

DITION ORIGINALE.

A PARIS,

CHEZ RONDONNEAU et Compagnie, au Dpt des Lois, place du Carrousel.

1797.




UN MOT SUR LA MRE COUPABLE.


Pendant ma longue proscription, quelques amis zls avaient imprim
cette Pice, uniquement pour prvenir l'abus d'une contrefaon infidle,
furtive, et prise  la vole pendant les reprsentations[1]. Mais ces
amis eux-mmes, pour viter d'tre froisss par les agens de la terreur,
s'ils eussent laiss leurs vrais titres aux personnages espagnols, (car
alors tout tait pril) se crurent obligs de les dfigurer, d'altrer
mme leur langage, et de mutiler plusieurs scnes.

[1] Elle fut reprsente, pour la premire fois, au Thtre du
Marais, le 26 Juin 1792.

Honorablement rappel dans ma patrie, aprs quatre annes d'infortunes,
et la Pice tant dsire par les anciens Acteurs du Thtre franais,
dont on connat les grands talens; je la restitue en entier dans son
premier tat. Cette dition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'entre dans celle de prsenter, en
trois sances conscutives, tout le roman de la famille _Almaviva_,
dont les deux premires poques ne semblent pas, dans leur gat lgre,
offrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralit
de la dernire; mais qui, dans le plan de l'auteur, ont une connexion
intime, propre  verser le plus vif intrt sur les reprsentations de
_la Mre coupable_.

J'ai donc pens avec les Comdiens, que nous pouvions dire au Public:
Aprs avoir bien ri, le premier jour, _au Barbier de Sville_, de la
turbulente jeunesse _du Comte Almaviva_, laquelle est -peu-prs celle
de tous les hommes:

Aprs avoir, le second jour, gament considr, _dans la Folle journe_,
les fautes de son ge viril, et qui sont trop souvent les ntres:

Par le tableau de sa vieillesse, et voyant _la Mre coupable_, venez
vous convaincre avec nous, que tout homme qui n'est pas n un
pouvantable mchant, finit toujours par tre bon, quand l'ge des
passions s'loigne, et sur-tout quand il a got le bonheur si doux
d'tre pre! c'est le but moral de la Pice. Elle en renferme plusieurs
autres que ses dtails feront sortir.

Et moi, l'Auteur, j'ajoute ici: Venez juger _la Mre coupable_, avec le
bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque
plaisir  mler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette
femme infortune: si ses pleurs commandent les vtres, laissez-les
couler doucement. Les larmes qu'on verse au thtre, sur des maux
simuls qui ne font pas le mal de la ralit cruelle, sont douces. On
est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon aprs la
compassion!

Auprs de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur,
l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille; Ah!
je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le
_Tartuffe de Molire_ tait celui de _la religion_: aussi de toute la
famille d'_Orgon_, ne trompa-t-il que le chef imbcile! Celui-ci, bien
plus dangereux, _Tartuffe de la probit_, a l'art profond de s'attirer
la respectueuse confiance de la famille entire qu'il dpouille. C'est
celui-l qu'il fallait dmasquer. C'est pour vous garantir des piges de
ces monstres (et il en existe par-tout) que j'ai traduit svrement
celui-ci sur la scne franaise. Pardonnez-le moi, en faveur de sa
punition, qui fait la clture de la Pice. Ce cinquime acte m'a cout;
mais je me serais cru plus mchant que _Bgearss_, si je l'avais laiss
jouir du moindre fruit de ses atrocits; si je ne vous eusse calms
aprs des alarmes si vives.

Peut tre ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui
me consumait la poitrine, et devait tre crit dans la force de l'ge.
Il m'a tourment bien long-temps! Mes deux comdies espagnoles ne furent
faites que pour le prparer. Depuis, en vieillissant, j'hsitais de m'en
occuper: je craignais de manquer de force; et peut-tre n'en ai-je plus
 l'poque o je l'ai tent! mais enfin, je l'ai compos dans une
intention droite et pure: avec la tte froide d'un homme, et le coeur
brlant d'une femme, comme on l'a pens de _Rousseau_. J'ai remarqu que
cet ensemble, cet _hermaphrodisme_ moral, est moins rare qu'on ne le
croit.

Au reste, sans tenir  nul parti,  nulle secte, _la Mre coupable_ est
un tableau des peines intrieures qui divisent bien des familles;
auxquelles malheureusement le divorce, trs-bon d'ailleurs, ne remdie
point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrtes, il les dchire au lieu de
les cicatriser. Le sentiment de la paternit, la bont du coeur,
l'indulgence en sont les uniques remdes. Voil ce que j'ai voulu
peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont vous au thtre, en examinant cette
Pice, pourront y dmler une intrigue de comdie, fondue dans le
pathtique d'un drame. Ce dernier genre, trop ddaign de quelques
juges prvenus, ne leur paraissait pas de force  comporter ces deux
lmens runis. _L'intrigue_, disaient-ils, est le propre des sujets
gais, c'est le nerf de la comdie: on adapte _le pathtique_  la marche
simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes
hasards s'vanouissent  l'application, comme on peut s'en convaincre
en s'exerant dans les deux genres. L'excution plus ou moins bonne
assigne  chacun son mrite; et le mlange heureux de ces deux moyens
dramatiques employs avec art, peut produire un trs-grand effet; voici
comment je l'ai tent.

Sur les antcdens connus (et c'est un fort grand avantage) j'ai fait en
sorte qu'un drame intressant existt aujourd'hui entre _le Comte
Almaviva_, la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais report la Pice 
l'ge inconsistant o les fautes se sont commises, voici ce qui ft
arriv.

D'abord le drame et d s'appeler, non _la Mre coupable_, mais
_l'Epouse infidle_, ou _les Epoux coupables_: ce n'tait dj plus le
mme genre d'intrt; il et fallu y faire entrer des intrigues d'amour,
des jalousies, du dsordre, que sais-je? de tous autres vnemens: et la
moralit que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux
devoirs de l'pouse honnte; cette moralit, perdue, enveloppe dans les
fougues de l'ge, n'aurait pas t apperue. Mais, c'est vingt ans aprs
que les fautes sont consommes; quand les passions sont uses; que leurs
objets n'existent plus;  l'instant o les consquences d'un dsordre
presque oubli viennent peser sur l'tablissement, sur le sort d'enfans
malheureux qui les ont toutes ignores, et n'en sont pas moins les
victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralit tire toute
sa force, et devient le prservatif des jeunes personnes bien nes qui,
lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus prs du danger de se voir
gares, que de celui d'tre vicieuses. Voil sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au sclrat, notre pntrant _Figaro_, vieux serviteur
trs-attach; le seul tre que le fripon n'a pu tromper dans la maison:
l'intrigue qui se noue entr'eux, s'tablit sous cet autre aspect.

Le sclrat inquiet, se dit: En vain j'ai le secret de tout le monde
ici; envain je me vois prs de le tourner  mon profit; si je ne
parviens pas  faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur!

D'autre ct, j'entends _le Figaro_: Si je ne russis  dpister ce
monstre,  lui faire tomber le masque; la fortune, l'honneur, le bonheur
de cette maison; tout est perdu. _La Susanne_, jete entre ces deux
lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir
pour hter la chte de l'autre.

Ainsi, _la Comdie d'intrigue_, soutenant la curiosit, marche tout au
travers _du Drame_, dont elle renforce l'action, sans en diviser
l'intrt qui se porte entier sur _la Mre_. Les deux enfans, aux yeux
du spectateur, ne courent aucun danger rel. On voit bien qu'ils
s'pouseront, si le sclrat est chass; car, ce qu'il y a de mieux
tabli dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parens  nul degr; qu'ils
sont trangers l'un  l'autre: ce que savent fort bien, dans le secret
du coeur, le Comte, la Comtesse, le sclrat, _Susanne_ et _Figaro_,
tous instruits des vnemens; sans compter le Public qui assiste  la
Pice,  qui nous n'avons rien cach. Tout l'art de l'hypocrite, en
dchirant le coeur du Pre et de la Mre, consiste  effrayer les
jeunes gens,  les arracher l'un  l'autre, en leur fesant croire 
chacun qu'ils sont enfans du mme pre! c'est-l le fond de son
intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler _complexe_.

Une telle action dramatique peut s'appliquer  tous les temps,  tous
les lieux o les grands traits de la nature, et tous ceux qui
caractrisent le coeur de l'homme et ses secrts, ne seront pas trop
mconnus.

_Diderot_ comparant les ouvrages de _Richardson_ avec tous ces romans
que nous nommons l'_Histoire_, s'crie, dans son enthousiasme pour cet
auteur juste et profond: _Peintre du coeur humain! c'est toi seul qui
ne ments jamais!_ Quel mot sublime! Et moi aussi j'essaye encor d'tre
peintre du coeur humain: mais ma palette est dessche par l'ge et
les contradictions. _La Mre coupable_ a d s'en ressentir!

Que si ma faible excution nuit  l'intrt de mon plan; le principe que
j'ai pos n'en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai peut inspirer
le dessein d'en offrir de plus fortement concerts. Qu'un homme de feu
l'entreprenne, y mlant, d'un crayon hardi, l'_intrigue_ avec _le
pathtique_! Qu'il broye et fonde savament les vives couleurs de chacun!
Qu'il nous peigne  grands traits l'homme vivant en socit, son tat,
ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la
vrit frappante que l'exagration mme, qui fait briller les autres
genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidlement! Touchs,
intresss, instruits, nous ne dirons plus que le _Drame_ est un genre
dcolor, n de l'impuissance de produire ou Tragdie, ou Comdie.
L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes Concitoyens, vous  qui j'offre cet essai! s'il vous parait faible
ou manqu; critiqus-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres
Pices, on m'outragea long-temps pour avoir os mettre au thtre ce
jeune _Figaro_, que vous avez aim depuis. J'tais jeune aussi, j'en
riais. En vieillissant l'esprit s'attriste; le caractre se rembrunit.
J'ai beau faire, je ne ris plus quand un mchant ou un fripon insulte 
ma personne,  l'occasion de mes ouvrages: on n'est pas matre de cela.

Critiqus la Pice: fort bien. Si l'Auteur est trop vieux pour en tirer
du fruit, votre leon peut profiter  d'autres. L'injure ne profite 
personne, et mme elle n'est pas de bon got. On peut offrir cette
remarque  une Nation renomme par son ancienne politesse, qui la fesait
servir de modle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de
la haute vaillance.




PERSONNAGES.


LE COMTE ALMAVIVA, _grand seigneur espagnol, d'une fiert noble, et sans
orgueil_.

LA COMTESSE ALMAVIVA, _trs-malheureuse, et d'une anglique pit_.

LE CHEVALIER LON, _leur fils; jeune homme pris de la libert, comme
toutes les mes ardentes et neuves_.

FLORESTINE, _pupille et filleule du comte Almaviva; jeune personne d'une
grande sensibilit_.

M. BGEARSS, _Irlandais, major d'infanterie espagnole, ancien secrtaire
des ambassades du Comte; homme trs-profond, et grand machinateur
d'intrigues, fomentant le trouble avec art_.

FIGARO, _valet de chambre, chirurgien et homme de confiance du Comte;
homme form par l'exprience du monde et des vnemens_.

SUSANNE, _premire camariste de la Comtesse; pouse de_ Figaro;
_excellente femme, attache  sa matresse, et revenue des illusions du
jeune ge_.

M. FAL, _notaire du Comte; homme exact et trs-honnte_.

GUILLAUME, _valet allemand de_ M. Bgearss; _homme trop simple pour un
tel matre_.

La Scne est  Paris, dans l'htel occup par la famille du Comte, et se
passe  la fin de 1790.




L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MRE COUPABLE




ACTE PREMIER.

_Le Thtre reprsente un salon fort orn._


SCNE PREMIRE.

SUSANNE, _seule, tenant des fleurs obscures, dont elle fait un bouquet_.

Que Madame s'veille et sonne; mon triste ouvrage est achev. (_Elle
s'assied avec abandon._) A peine il est neuf heures, et je me sens dj
d'une fatigue...... Son dernier ordre, en la couchant, m'a gt ma nuit
toute entire..... _Demain, Susanne, au point du jour, fais apporter
beaucoup de fleurs, et garnis-en mes cabinets._--- Au portier:--- _Que,
de la journe, il n'entre personne pour moi.----- Tu me formeras un
bouquet de fleurs noires et rouge fonc, un seul oeillet blanc au
milieu_...... Le voil.--Pauvre Matresse! elle pleurait!... Pour qui ce
mlange d'apprts?.... Eeeh! si nous tions en Espagne, ce serait
aujourd'hui la fte de son fils _Lon_......... (_avec mystre._) et
d'un autre homme qui n'est plus! (_Elle regarde les fleurs._) Les
couleurs du sang et du deuil! (_Elle soupire._) Ce coeur bless ne
gurira jamais!--- Attachons-le d'un crpe noir, puisque c'est-l sa
triste fantaisie! (_Elle attache le bouquet._)


SCNE II.

SUSANNE, FIGARO _regardant avec mystre_. (_Cette scne doit marcher
chaudement._)

SUSANNE.

Entre donc, _Figaro_! Tu prends l'air d'un amant en bonne fortune chez
ta femme!

FIGARO.

Peut-on vous parler librement?

SUSANNE.

Oui, si la porte reste ouverte.

FIGARO.

Et pourquoi cette prcaution?

SUSANNE.

C'est que l'homme dont il s'agit peut entrer d'un moment  l'autre.

FIGARO, _appuyant_.

_Honor-Tartuffe--Bgearss?_

SUSANNE.

Et c'est un rendez-vous donn.--Ne t'accoutume donc pas  charger son
nom d'pithtes; cela peut se redire et nuire  tes projets.

FIGARO.

Il s'appelle _Honor_!

SUSANNE.

Mais non pas _Tartuffe_.

FIGARO.

Morbleu!

SUSANNE.

Tu as le ton bien soucieux!

FIGARO.

Furieux! (_Elle se lve._) Est-ce l notre convention? M'aidez-vous
franchement, _Suzanne_,  prvenir un grand dsordre? Serais-tu dupe
encore de ce trs-mchant homme?

SUSANNE.

Non; mais je crois qu'il se mfie de moi; il ne me dit plus rien. J'ai
peur, en vrit, qu'il ne nous croye raccommods.

FIGARO.

Feignons toujours d'tre brouills.

SUSANNE.

Mais qu'as-tu donc appris qui te donne une telle humeur?

FIGARO.

Recordons-nous d'abord sur les principes. Depuis que nous sommes 
Paris, et que M. _Almaviva_..... (Il faut bien lui donner son nom,
puisqu'il ne souffre plus qu'on l'appelle _Monseigneur_.......)

SUSANNE, _avec humeur_.

C'est beau! et Madame sort sans livre! nous avons l'air de tout le
monde!

FIGARO.

Depuis, dis-je, qu'il a perdu, par une querelle du jeu, son libertin de
fils an, tu sais comment tout a chang pour nous! comme l'humeur du
Comte est devenue sombre et terrible!

SUSANNE.

Tu n'es pas mal bourru non plus!

FIGARO.

Comme son autre fils parat lui devenir odieux!

SUSANNE.

Que trop!

FIGARO.

Comme Madame est malheureuse!

SUSANNE.

C'est un grand crime qu'il commet!

FIGARO.

Comme il redouble de tendresse pour sa pupille _Florestine_! Comme il
fait, sur-tout, des efforts pour dnaturer sa fortune!

SUSANNE.

Sais-tu, mon pauvre _Figaro_! que tu commences  radoter? Si je sais
tout cela, qu'est-il besoin de me le dire?

FIGARO.

Encor faut-il bien s'expliquer pour s'assurer que l'on s'entend!
N'est-il pas avr pour nous que cet astucieux Irlandais, le flau de
cette famille, aprs avoir chiffr, comme secrtaire, quelques
ambassades auprs du Comte, s'est empar de leurs secrets  tous? que ce
profond machinateur a su les entraner, de l'indolente Espagne, en ce
pays, remu de fond en comble, esprant y mieux profiter de la dsunion
o ils vivent, pour sparer le mari de la femme, pouser la pupille, et
envahir les biens d'une maison qui se dlbre?

SUSANNE.

Enfin, moi! que puis-je  cela?

FIGARO.

Ne jamais le perdre de vue; me mettre au cours de ses dmarches.

SUSANNE.

Mais je te rends tout ce qu'il dit.

FIGARO.

Oh! ce qu'il dit..... n'est que ce qu'il veut dire! Mais saisir, en
parlant, les mots qui lui chappent, le moindre geste, un mouvement;
c'est-l qu'est le secret de l'me! Il se trame ici quelque horreur! Il
faut qu'il s'en croye assur; car je lui trouve un air..... plus faux,
plus perfide et plus fat; cet air des sots de ce pays, triomphant avant
le succs! Ne peux-tu tre aussi perfide que lui? l'amadouer, le bercer
d'espoir? quoiqu'il demande, ne pas le refuser?...

SUSANNE.

C'est beaucoup!

FIGARO.

Tout est bien, et tout marche au but; si j'en suis promptement instruit.

SUSANNE.

.... Et si j'en instruis ma matresse?

FIGARO.

Il n'est pas tems encore; ils sont tous subjugus par lui. On ne te
croirait pas: tu nous perdrais, sans les sauver. Suis-le par-tout, comme
son ombre.... et moi, je l'pie au-dehors....

SUSANNE.

Mon ami, je t'ai dit qu'il se dfie de moi; et s'il nous surprenait
ensemble... Le voil qui descend.... Ferme!....... ayons l'air de
quereller bien fort. (_Elle pose le bouquet sur la table._)

FIGARO, _levant la voix_.

Moi, je ne le veux pas. Que je t'y prenne une autre fois!....

SUSANNE, _levant la voix_.

Certes!..... oui, je te crains beaucoup!

FIGARO, _feignant de lui donner un soufflet_.

Ah! tu me crains!.... Tiens, insolente!

SUSANNE, _feignant de l'avoir reu_.

Des coups  moi.... chez ma matresse?


SCNE III.

LE MAJOR BGEARSS, FIGARO, SUSANNE.

BGEARSS, _en uniforme, un crpe noir au bras_.

Eh! mais quel bruit! Depuis une heure j'entends disputer de chez moi....

FIGARO, _ part_.

Depuis une heure!

BGEARSS.

Je sors, je trouve une femme plore....

SUSANNE, _feignant de pleurer_.

Le malheureux lve la main sur moi!

BGEARSS.

Ah l'horreur! monsieur _Figaro_! Un galant homme a-t-il jamais frapp
une personne de l'autre sexe?

FIGARO, _brusquement_.

Eh morbleu! Monsieur, laissez-nous! Je ne suis point _un galant homme_;
et cette femme n'est point _une personne de l'autre sexe_: elle est ma
femme; une insolente, qui se mle dans des intrigues, et qui croit
pouvoir me braver, parce qu'elle a ici des gens qui la soutiennent. Ah!
j'entends la morigner....

BGEARSS.

Est-on brutal  cet excs?

FIGARO.

Monsieur, si je prends un arbitre de mes procds envers elle, ce sera
moins vous que tout autre; et vous savez trop bien pourquoi!

BGEARSS.

Vous me manquez, Monsieur; je vais m'en plaindre  votre matre.

FIGARO, _raillant_.

Vous manquer! moi? c'est impossible.

(_Il sort._)


SCNE IV.

BGEARSS, SUSANNE.

BGEARSS.

Mon enfant, je n'en reviens point. Quel est donc le sujet de son
emportement?

SUSANNE.

Il m'est venu chercher querelle; il m'a dit cent horreurs de vous. Il me
dfendait de vous voir, de jamais oser vous parler. J'ai pris votre
parti; la dispute s'est chauffe; elle a fini par un soufflet.... Voil
le premier de sa vie; mais moi, je veux me sparer; vous l'avez vu.....

BGEARSS.

Laissons cela.--Quelque lger nuage altrait ma confiance en toi; mais
ce dbat l'a dissip.

SUSANNE.

Sont-ce l vos consolations?

BGEARSS.

Vas! c'est moi qui t'en vengerai! il est bien tems que je m'acquitte
envers toi, ma pauvre _Susanne_! Pour commencer, apprends un grand
secret..... Mais sommes-nous bien srs que la porte est ferme?
(_Susanne y va voir._) (_Il dit  part_) Ah! si je puis avoir seulement
trois minutes l'crin au double fonds que j'ai fait faire  la Comtesse,
o sont ces importantes lettres.....

SUSANNE _revient_.

Eh bien! ce grand secret?

BGEARSS.

Sers ton ami; ton sort devient superbe.--J'pouse _Florestine_; c'est un
point arrt; son pre le veut absolument.

SUSANNE.

Qui, son pre?

BGEARSS, _en riant_.

Et d'o sors-tu donc? Rgle certaine, mon enfant; lorsque telle
orpheline arrive chez quelqu'un, comme pupille, ou bien comme filleule,
elle est toujours la fille du mari. (_D'un ton srieux._) Bref, je puis
l'pouser.... si tu me la rends favorable.

SUSANNE.

Oh! mais _Lon_ en est trs amoureux.

BGEARSS.

Leur fils? (_froidement_) je l'en dtacherai.

SUSANNE, _tonne_.

Ha!.... Elle aussi, elle est fort prise!

BGEARSS.

De lui?....

SUSANNE.

Oui.

BGEARSS, _froidement_.

Je l'en gurirai.

SUSANNE, _plus surprise_.

Ha ha!..... Madame qui le sait, donne les mains  leur union!

BGEARSS, _froidement_.

Nous la ferons changer d'avis.

SUSANNE, _stupfaite_.

Aussi?.... Mais _Figaro_, si je vois bien, est le confident du jeune
homme!

BGEARSS.

C'est le moindre de mes soucis. Ne serais-tu pas aise d'en tre
dlivre?

SUSANNE.

S'il ne lui arrive aucun mal?...

BGEARSS.

Fi donc! la seule ide fltrit l'austre probit. Mieux instruits sur
leurs intrts, ce sont eux-mmes qui changeront d'avis.

SUSANNE, _incrdule_.

Si vous faites cela, Monsieur....

BGEARSS, _appuyant_.

Je le ferai.--Tu sens que l'amour n'est pour rien dans un pareil
arrangement. (_L'air caressant._) Je n'ai jamais vraiment aim que toi.

SUSANNE, _incrdule_.

Ah! si Madame avait voulu....

BGEARSS.

Je l'aurais console sans doute; mais elle a ddaign mes voeux!.....
Suivant le plan que le Comte a form, la Comtesse va au couvent.

SUSANNE, _vivement_.

Je ne me prte  rien contre elle.

BGEARSS.

Que diable! il la sert dans ses gots! Je t'entends toujours dire: _Ah!
c'est un ange sur la terre!_

SUSANNE, _en colre_.

Eh bien! faut-il la tourmenter?

BGEARSS, _riant_.

Non; mais du moins la rapprocher de ce Ciel, la patrie des anges, dont
elle est un moment tombe!....... Et puisque, dans ces nouvelles et
merveilleuses lois, le divorce s'est tabli....

SUSANNE, _vivement_.

Le Comte veut s'en sparer?

BGEARSS.

S'il peut.

SUSANNE, _en colre_.

Ah! les sclrats d'hommes! quand on les tranglerait tous!....

BGEARSS, _riant_.

J'aime  croire que tu m'en exceptes?

SUSANNE.

Ma foi!.... pas trop.

BGEARSS, _riant_.

J'adore ta franche colre: elle met  jour ton bon coeur! Quant 
l'amoureux chevalier; il le destine  voyager.... long-temps.--Le
_Figaro_, homme expriment, sera son discret conducteur. (_Il lui prend
la main._) Et voici ce qui nous concerne: Le Comte, _Florestine_ et moi,
habiterons le mme htel: et la chre _Susanne_  nous, charge de toute
la confiance, sera notre surintendant, commandera la domesticit, aura
la grande main sur tout. Plus de mari, plus de soufflets, plus de brutal
contradicteur; des jours fils d'or et de soie, et la vie la plus
fortune!...

SUSANNE.

A vos cajoleries, je vois que vous voulez que je vous serve auprs de
_Florestine_?

BGEARSS, _caressant_.

A dire vrai, j'ai compt sur tes soins. Tu fus toujours une excellente
femme! J'ai tout le reste dans ma main; ce point seul est entre les
tiennes. (_Vivement._) Par exemple, aujourd'hui tu peux nous rendre un
signal....

SUSANNE _l'examine_.

BGEARSS _se reprend_.

Je dis _un signal_, par l'importance qu'il y met. (_Froidement._) Car,
ma foi! c'est bien peu de chose! Le Comte aurait la fantaisie...... de
donner  sa fille, en signant le contrat, une parure absolument
semblable aux diamans de la Comtesse. Il ne voudrait pas qu'on le st.

SUSANNE, _surprise_.

Ha ha!....

BGEARSS.

Ce n'est pas trop mal vu! De beaux diamans terminent bien des choses!
Peut-tre il va te demander d'apporter l'crin de sa femme, pour en
confronter les dessins avec ceux de son joaillier....

SUSANNE.

Pourquoi, comme ceux de Madame? C'est une ide assez bisarre!

BGEARSS.

Il prtend qu'ils soient aussi beaux.... Tu sens, pour moi, combien
c'tait gal! Tiens, vois-tu? le voici qui vient.


SCNE V.

LE COMTE, SUSANNE, BGEARSS.

LE COMTE.

Monsieur _Bgearss_, je vous cherchais.

BGEARSS.

Avant d'entrer chez vous, Monsieur, je venais prvenir _Susanne_; que
vous avez dessein de lui demander cet crin.....

SUSANNE.

Au moins, Monseigneur, vous sentez....

LE COMTE.

Eh! laisse-l ton _Monseigneur_! N'ai-je pas ordonn, en passant dans ce
pays-ci?......

SUSANNE.

Je trouve, Monseigneur, que cela nous amoindrit.

LE COMTE.

C'est que tu t'entends mieux en vanit qu'en vraie fiert. Quand on veut
vivre dans un pays, il n'en faut point heurter les prjugs.

SUSANNE.

Eh bien! Monsieur, du moins vous me donnez votre parole....

LE COMTE, _firement_.

Depuis quand suis-je mconnu?

SUSANNE.

Je vais donc vous l'aller chercher. (_A part._) Dame! _Figaro_ m'a dit
de ne rien refuser!....


SCNE VI.

LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE.

J'ai tranch sur le point qui paraissait l'inquiter.

BGEARSS.

Il en est un, Monsieur, qui m'inquite beaucoup plus; je vous trouve un
air accabl....

LE COMTE.

Te le dirai-je, Ami! la perte de mon fils me semblait le plus grand
malheur. Un chagrin plus poignant fait saigner ma blessure, et rend ma
vie insupportable.

BGEARSS.

Si vous ne m'aviez pas interdit de vous contrarier l-dessus, je vous
dirais que votre second fils....

LE COMTE, _vivement_.

Mon second fils! je n'en ai point!

BGEARSS.

Calmez-vous, Monsieur; raisonnons. La perte d'un enfant chri peut vous
rendre injuste envers l'autre; envers votre pouse, envers vous. Est-ce
donc sur des conjectures qu'il faut juger de pareils faits?

LE COMTE.

Des conjectures? Ah! j'en suis trop certain! Mon grand chagrin est de
manquer de preuves.--Tant que mon pauvre fils vcut, j'y mettais fort
peu d'importance. Hritier de mon nom, de mes places, de ma fortune....
que me fesait cet autre individu? Mon froid ddain, un nom de terre, une
croix de Malthe, une pension, m'auraient veng de sa mre et de lui!
Mais, conois-tu mon dsespoir, en perdant un fils ador, de voir un
tranger succder  ce rang,  ces titres; et, pour irriter ma douleur,
venir tous les jours me donner le nom odieux de _son pre_?

BGEARSS.

Monsieur, je crains de vous aigrir, en cherchant  vous appaiser; mais
la vertu de votre pouse.....

LE COMTE, _avec colre_.

Ah! ce n'est qu'un crime de plus. Couvrir d'une vie exemplaire un
affront tel que celui-l! Commander vingt ans par ses moeurs et la
pit la plus svre, l'estime et le respect du monde; et verser sur moi
seul, par cette conduire affecte, tous les torts qu'entrane aprs soi
ma prtendue bisarrerie!... Ma haine pour eux s'en augmente.

BGEARSS.

Que vouliez-vous donc qu'elle ft; mme en la supposant coupable?
Est-il au monde quelque faute qu'un repentir de vingt annes ne doive
effacer  la fin? Ftes vous sans reproche vous-mme? Et cette jeune
_Florestine_, que vous nommez votre pupille, et qui vous touche de plus
prs....

LE COMTE.

Qu'elle assure donc ma vengeance! Je dnaturerai mes biens, et les lui
ferai tous passer. Dj trois millions d'or, arrivs de _la Vera Crux_,
vont lui servir de dot; et c'est  toi que je les donne. Aide-moi
seulement  jeter sur ce don un voile impntrable. En acceptant mon
porte-feuille, et te prsentant comme poux, suppose un hritage, un
legs de quelque parent loign....

BGEARSS, _montrant le crpe de son bras_.

Voyez que, pour vous obir, je me suis dj mis en deuil.

LE COMTE.

Quand j'aurai l'agrment du Roi pour l'change entamm de toutes mes
terres d'Espagne contre des biens dans ce pays, je trouverai moyen de
vous en assurer la possession  tous deux.

BGEARSS, _vivement_.

Et moi, je n'en veux point. Croyez-vous que, sur des soupons...
peut-tre encor trs peu fonds, j'irai me rendre le complice de la
spoliation entire de l'hritier de votre nom? d'un jeune homme plein de
mrite; car il faut avouer qu'il en a....

LE COMTE, _impatient_.

Plus que mon fils, voulez-vous dire? Chacun le pense comme vous; cela
m'irrite contre lui!....

BGEARSS.

Si votre pupille m'accepte; et si, sur vos grands biens, vous prlevez,
pour la doter, ces trois millions d'or, du Mexique, je ne supporte point
l'ide d'en devenir propritaire, et ne les recevrai qu'autant que le
contrat en contiendra la donation que mon amour sera cens lui faire.

LE COMTE _le serre dans ses bras_.

Loyal et franc ami! quel poux je donne  ma fille!...


SCNE VII.

SUSANNE, LE COMTE, BGEARSS.

SUSANNE.

Monsieur, voil le coffre aux diamans; ne le gards pas trop long-temps;
que je puisse le remettre en place avant qu'il soit jour chez madame!

LE COMTE.

_Susanne_, en t'en allant, dfends qu'on entre,  moins que je ne sonne.

SUSANNE, _ part_.

Avertissons _Figaro_ de ceci. (_Elle sort._)


SCNE VIII.

LE COMTE, BGEARSS.

BGEARSS.

Quel est votre projet sur l'examen de cet crin?

LE COMTE _tire de sa poche un bracelet entour de brillans_.

Je ne veux plus te dguiser tous les dtails de mon affront; coute. Un
certain _Lon d'Astorga_, qui fut jadis mon page, et que l'on nommait
_Chrubin_....

BGEARSS.

Je l'ai connu; nous servions dans le rgiment dont je vous dois d'tre
major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.

LE COMTE.

C'est ce qui fonde mon soupon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus
prise de lui; je l'loignai d'Andalousie, par un emploi dans ma
lgion.--Un an aprs la naissance du fils.... qu'un combat dtest
m'enlve. (_Il met la main  ses yeux._) Lorsque je m'embarquai vice-roi
du _Mexique_; au lieu de rester  _Madrid_, ou dans mon palais 
_Sville_, ou d'habiter _Aguas frescas_, qui est un superbe sjour;
quelle retraite, Ami, crois-tu que ma femme choisit? Le vilain chteau
d'_Astorga_, chef-lieu d'une mchante terre, que j'avais achete des
parens de ce page. C'est-l qu'elle a voulu passer les trois annes de
mon absence; qu'elle y a mis au monde.... (aprs neuf ou dix mois, que
sais-je?) ce misrable enfant, qui porte les traits d'un perfide! Jadis,
lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la Comtesse, le peintre
ayant trouv ce page fort joli, desira d'en faire une tude; c'est un
des beaux tableaux de mon cabinet......

BGEARSS.

Oui.... (_Il baisse les yeux._)  telles enseignes que votre pouse....

LE COMTE, _vivement_.

Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait, j'ai fait faire
celui-ci, dans ce bracelet, pareil en tout au sien, fait par le mme
jouaillier qui monta tous ses diamans; je vais le substituer  la place
du mien. Si elle en garde le silence; vous sentez que ma preuve est
faite. Sous quelque forme qu'elle en parle, une explication svre
claircit ma honte  l'instant.

BGEARSS.

Si vous demandez mon avis, Monsieur, je blme un tel projet.

LE COMTE.

Pourquoi?

BGEARSS.

L'honneur rpugne  de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou
malheureux, vous et prsent certains faits, je vous excuserais de les
approfondir. Mais tendre un pige! des surprises! Eh! quel homme, un peu
dlicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi?

LE COMTE.

Il est trop tard pour reculer; le bracelet est fait, le portrait du page
est dedans....

BGEARSS _prend l'crin_.

Monsieur, au nom du vritable honneur....

LE COMTE _a enlev le bracelet de l'crin_.

Ah! mon cher portrait, je te tiens! J'aurai du moins la joie d'en orner
le bras de ma fille, cent fois plus digne de le porter!.... (_Il y
substitue l'autre._)

BGEARSS _feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'crin de leur ct;
Bgearss fait ouvrir adroitement le double fond, et dit avec colre_:

Ah! voil la bote brise!

LE COMTE _regarde_.

Non; ce n'est qu'un secret que le dbat a fait ouvrir. Ce double fond
renferme des papiers!

BGEARSS, _s'y opposant_.

Je me flatte, Monsieur, que vous n'abuserez point...

LE COMTE, _impatient_.

Si quelque heureux hasard vous et prsent certains faits, me
disais-tu dans le moment, je vous excuserais de les approfondir... Le
hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. (_Il arrache les
papiers._)

BGEARSS, _avec chaleur_.

Pour l'espoir de ma vie entire, je ne voudrais pas devenir complice
d'un tel attentat! Remettez ces papiers, Monsieur, ou souffrez que je me
retire. (_Il s'loigne._)

LE COMTE _tient des papiers et lit_.

BGEARSS _le regarde en dessous, et s'applaudit secrtement_.

LE COMTE, _avec fureur_.

Je n'en veux pas apprendre davantage; renferme tous les autres, et moi
je garde celui-ci.

BGEARSS.

Non; quel qu'il soit, vous avez trop d'honneur pour commettre une....

LE COMTE, _firement_.

Une?... Achevez; tranchez le mot, je puis l'entendre.

BGEARSS, _se courbant_.

Pardon, Monsieur, mon bienfaiteur! et n'imputez qu' ma douleur
l'indcence de mon reproche.

LE COMTE.

Loin de t'en savoir mauvais gr, je t'en estime davantage. (_Il se jette
sur un fauteuil._) Ah perfide _Rosine_!... Car, malgr mes lgrets,
elle est la seule pour qui j'aye prouv... J'ai subjugu les autres
femmes! Ah! je sens  ma rage combien cette indigne passion!... Je me
dteste de l'aimer!

BGEARSS.

Au nom de Dieu, Monsieur, remettez ce fatal papier.


SCNE IX.

FIGARO, LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE _se lve_.

Homme importun! que voulez-vous?

FIGARO.

J'entre, parce qu'on a sonn.

LE COMTE, _en colre_.

J'ai sonn? Valet curieux!....

FIGARO.

Interrogez le joaillier, qui l'a entendu comme moi?

LE COMTE.

Mon joaillier? que me veut-il?

FIGARO.

Il dit qu'il a un rendez-vous, pour un bracelet qu'il a fait.

BGEARSS, _s'appercevant qu'il cherche  voir l'crin qui est sur la
table, fait ce qu'il peut pour le masquer_.

LE COMTE.

Ah!... qu'il revienne un autre jour.

FIGARO, _avec malice_.

Mais pendant que Monsieur a l'crin de Madame ouvert, il serait
peut-tre  propos...

LE COMTE, _en colre_.

Monsieur l'inquisiteur! partez; et s'il vous chappe un seul mot....

FIGARO.

Un seul mot? J'aurais trop  dire; je ne veux rien faire  demi. (_Il
examine l'crin, le papier que tient le Comte, lance un fier
coup-d'oeil  Bgearss et sort._)


SCNE X.

LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE.

Refermons ce perfide crin. J'ai la preuve que je cherchais. Je la
tiens, j'en suis dsol; pourquoi l'ai-je trouve? Ah Dieu! lisez,
lisez, M. _Bgearss_.

BGEARSS, _repoussant le papier_.

Entrer dans de pareils secrets! Dieu prserve qu'on m'en accuse!

LE COMTE.

Quelle est donc la sche amiti qui repousse mes confidences? Je vois
qu'on n'est compatissant que pour les maux qu'on prouva soi-mme.

BGEARSS.

Quoi? pour refuser ce papier!.... (_Vivement._) Serrez-le donc; voici
_Susanne_. (_Il referme vte le secret de l'crin._)

_Le Comte met la lettre dans sa veste, sur sa poitrine._


SCNE XI.

SUSANNE, LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE _est accabl_.

SUSANNE _accourt_.

L'crin, l'crin: Madame sonne.

BGEARSS _le lui donne_.

_Susanne_, vous voyez que tout y est en bon tat.

SUSANNE.

Qu'a donc Monsieur? il est troubl!

BGEARSS.

Ce n'est rien qu'un peu de colre contre votre indiscret mari, qui est
entr malgr ses ordres.

SUSANNE, _finement_.

Je l'avais dit pourtant, de manire  tre entendue.

(_Elle sort._)


SCNE XII.

LON, LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE _veut sortir, il voit entrer Lon_.

Voici l'autre!

LON, _timidement veut embrasser le Comte_.

Mon pre, agrez mon respect; avez-vous bien pass la nuit?

LE COMTE, _schement le repousse_.

O ftes-vous, Monsieur, hier au soir?

LON.

Mon pre, on me mena dans une assemble estimable...

LE COMTE.

O vous ftes une lecture?

LON.

On m'invita d'y lire un essai que j'ai fait sur l'abus des voeux
monastiques, et le droit de s'en relever.

LE COMTE, _amrement_.

Les voeux des chevaliers en sont?

BGEARSS.

Qui fut, dit-on trs-applaudi?

LON.

Monsieur, on a montr quelqu'indulgence pour mon ge.

LE COMTE.

Donc, au lieu de vous prparer  partir pour vos caravannes;  bien
mriter de votre Ordre; vous vous faites des ennemis? Vous allez
composant, crivant sur le ton du jour?..... Bientt on ne distinguera
plus un gentilhomme d'un savant!

LON, _timidement_.

Mon pre, on en distinguera mieux un ignorant d'un homme instruit; et
l'homme libre, de l'esclave.

LE COMTE.

Discours d'enthousiaste! On voit o vous en voulez venir. (_Il veut
sortir_.)

LON.

Mon pre!......

LE COMTE, _ddaigneux_.

Laissez  l'artisan des villes, ces locutions triviales. Les gens de
notre tat ont un langage plus lev. Qui est-ce qui dit _mon pre_, 
la cour? Monsieur? appellez-moi _monsieur_! vous sentez l'homme du
commun! Son pre!.... (_Il sort; Lon le suit en regardant Bgearss qui
lui fait un geste de compassion._) Allons, monsieur _Bgearss_, allons!


FIN DU PREMIER ACTE.




ACTE II.

_Le Thtre reprsente la bibliothque du Comte._


SCNE PREMIRE.

LE COMTE.

Puisqu'enfin je suis seul, lisons cet tonnant crit, qu'un hasard
presque inconcevable a fait tomber entre mes mains. (_Il tire de son
sein la lettre de l'crin, et la lit en pesant sur tous les mots_).
Malheureux insens! notre sort est rempli. La surprise nocturne que
vous avez os me faire, dans un chteau o vous ftes lev, dont vous
connaissiez les dtours; la violence qui s'en est suivie; enfin votre
crime,--le mien... (_Il s'arrte_). le mien reoit sa juste punition.
Aujourd'hui, jour de _Saint-Lon_, patron de ce lieu et le vtre, je
viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon dsespoir. Grace 
de tristes prcautions, l'honneur est sauf; mais la vertu n'est
plus.---- Condamne dsormais  des larmes intarissables, je sens
qu'elles n'effaceront point un crime..... dont l'effet reste subsistant.
Ne me voyez jamais: c'est l'ordre irrvocable de la misrable
_Rosine_... qui n'ose plus signer un autre nom. (_Il porte ses mains
avec la lettre  son front, et se promne_)..... Qui n'ose plus signer
un autre nom!...... Ah! _Rosine!_ o est le temps?... Mais tu t'es
avilie!.... (_Il s'agite._) Ce n'est point l l'crit d'une mchante
femme! Un misrable corrupteur..... Mais voyons la rponse crite sur la
mme lettre (_Il lit_). Puisque je ne dois plus vous voir, la vie m'est
odieuse, et je vais la perdre avec joie dans la vive attaque d'un fort,
o je ne suis point command.

Je vous renvoie tous vos reproches; le portrait que j'ai fait de vous,
et la boucle de cheveux que je vous drobai. L'ami qui vous rendra ceci
quand je ne serai plus, est sr. Il a vu tout mon dsespoir. Si la mort
d'un infortun vous inspirait un reste de piti; parmi les noms qu'on va
donner  l'hritier...... d'un autre plus heureux!....... puis-je
esprer que le nom de _Lon_ vous rappellera quelquefois le souvenir du
malheureux..... qui expire en vous adorant, et signe pour la dernire
fois, CHRUBIN LON, d'_Astorga_.

..... Puis, en caractres sanglans!........ Bless  mort, je rouvre
cette lettre, et vous cris avec mon sang, ce douloureux, cet ternel
adieu. Souvenez-vous......

Le reste est effac par des larmes..... (_Il s'agite_)... Ce n'est point
l non plus l'crit d'un mchant homme! Un malheureux garement.... (_Il
s'assied et reste absorb_). Je me sens dchir!


SCNE II.

BGEARSS, LE COMTE.

BGEARSS, _en entrant s'arrte, le regarde et se mord le doigt avec
mystre_.

LE COMTE.

Ah! mon cher ami, venez donc!.... vous me voyez dans un accablement....

BGEARSS.

Trs-effrayant, Monsieur; je n'osais avancer.

LE COMTE.

Je viens de lire cet crit. Non! ce n'taient point l des ingrats ni
des monstres; mais de malheureux insenss, comme ils se le disent
eux-mmes....

BGEARSS.

Je l'ai prsum comme vous.

LE COMTE _se lve et se promne_.

Les misrables femmes! en se laissant sduire ne savent gures les maux
qu'elles apprtent..... Elles vont, elles vont..... les affronts
s'accumulent.... et le monde injuste et lger accuse un pre qui se
tait, qui devore en secret ses peines!...... On le taxe de duret, pour
les sentimens qu'il refuse au fruit d'un coupable adultre!.... Nos
dsordres  nous, ne leur enlvent presque rien; ne peuvent du moins
leur ravir la certitude d'tre mres, ce bien inestimable de la
maternit! tandis que leur moindre caprice, un got, une tourderie
lgre, dtruit dans l'homme le bonheur..... le bonheur de toute sa vie,
la scurit d'tre pre.---- Ah! ce n'est point lgrement qu'on a donn
tant d'importance  la fidlit des femmes! Le bien, le mal de la
socit, sont attachs  leur conduite, le paradis ou l'enfer des
familles dpend -tout-jamais de l'opinion qu'elles ont donn d'elles.

BGEARSS.

Calmez-vous; voici votre fille.


SCNE III.

FLORESTINE, LE COMTE, BGEARSS.

FLORESTINE, _un bouquet au ct_.

On vous disait, Monsieur, si occup, que je n'ai pas os vous fatiguer
de mon respect.

LE COMTE.

Occup de toi, mon enfant! _ma fille!_ Ah! je me plais  te donner ce
nom; car j'ai pris soin de ton enfance. Le mari de ta mre tait fort
drang: en mourant il ne laissa rien. Elle-mme, en quittant la vie,
t'a recommande  mes soins. Je lui engageai ma parole; je la tiendrai,
ma fille, en te donnant un noble poux. Je te parle avec libert devant
cet ami qui nous aime. Regarde autour de toi; choisis! ne trouves-tu
personne ici, digne de possder ton coeur?

FLORESTINE, _lui baisant la main_.

Vous l'avez tout entier, Monsieur, et si je me vois consulte, je
rpondrai que mon bonheur est de ne point changer d'tat.--M.r votre
fils en se mariant....... (car, sans doute, il ne restera plus dans
l'ordre de Malthe aujourd'hui); M.r votre fils, en se mariant, peut
se sparer de son pre. Ah! permettez que ce soit moi qui prenne soin de
vos vieux jours! c'est un devoir, Monsieur, que je remplirai avec joie.

LE COMTE.

Laisse, laisse _Monsieur_ rserv pour l'indiffrence; on ne sera point
tonn qu'une enfant si reconnaissante me donne un nom plus doux!
appelle-moi ton pre.

BGEARSS.

Elle est digne, en honneur, de votre confidence entire......
Mademoiselle, embrassez ce bon, ce tendre protecteur. Vous lui devez
plus que vous ne pensez. Sa tutelle n'est qu'un devoir. Il fut
l'ami..... l'ami secret de votre mre.... et, pour tout dire en un seul
mot....


SCNE IV.

FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BGEARSS. (_La Comtesse est
en robe  peigner._)

FIGARO, _annonant_.

Madame la Comtesse.

BGEARSS _jette un regard furieux sur Figaro_.

(_A part_). Au diable le faquin!

LA COMTESSE, _au Comte_.

_Figaro_ m'avait dit que vous vous trouviez mal; effraye, j'accours, et
je vois.....

LE COMTE.

.....Que cet homme officieux vous a fait encore un mensonge.

FIGARO.

Monsieur, quand vous tes pass, vous aviez un air si dfait.......
heureusement il n'en est rien. (_Bgearss l'examine_).

LA COMTESSE.

Bonjour, monsieur _Bgearss_.... Te voil, _Florestine_; je te trouve
radieuse..... Mais voyez donc comme elle est frache et belle! Si le
ciel m'et donn une fille, je l'aurais voulue comme toi, de figure et
de caractre. Il faudra bien que tu m'en tiennes lieu. Le veux-tu,
_Florestine_?

FLORESTINE, _lui baisant la main_.

Ah! Madame!

LA COMTESSE.

Qui t'a donc fleurie si matin?

FLORESTINE, _avec joie_.

Madame, on ne m'a point fleurie; c'est moi qui ai fait des bouquets.
N'est-ce pas aujourd'hui _Saint-Lon_?

LA COMTESSE.

Charmante enfant, qui n'oublie rien! (_Elle la baise au front._)

LE COMTE _fait un geste terrible_. _Bgearss le retient._

LA COMTESSE, _ Figaro_.

Puisque nous voil rassembls, avertissez mon fils que nous prendrons
ici le chocolat.

FLORESTINE.

Pendant qu'ils vont le prparer, Mon parrain, faites-nous donc voir ce
beau buste de _Washington_, que vous avez, dit-on, chez vous.

LE COMTE.

J'ignore qui me l'envoie; je ne l'ai demand  personne; et, sans doute,
il est pour _Lon_. Il est beau; je l'ai l dans mon cabinet: venez
tous.

(_Bgearss, en sortant le dernier, se retourne deux fois pour examiner
Figaro qui le regarde de mme. Ils ont l'air de se menacer sans
parler_).


SCNE V.

FIGARO _seul, rangeant la table et les tsses pour le djen_.

Serpent, ou basilic! tu peux me mesurer, me lancer des regards affreux!
Ce sont les miens qui te tueront!.... Mais, o reoit-il ses paquets? Il
ne vient rien pour lui, de la poste  l'htel! Est il mont seul de
l'enfer?...... Quelqu'autre diable correspond!.... et moi, je ne puis
dcouvrir.....


SCNE VI.

FIGARO, SUSANNE.

SUSANNE _accourt, regarde, et dit trs-vivement  l'oreille de Figaro_:

C'est lui que la pupille pouse.---- Il a la promesse du Comte.---- Il
gurira _Lon_ de son amour.---- Il dtachera _Florestine_.---- Il fera
consentir madame.---- Il te chasse de la maison.---- Il clotre ma
matresse en attendant que l'on divorce.----Fait dshriter le jeune
homme, et me rend matresse de tout. Voil les nouvelles du jour.

(_Elle s'enfuit_).


SCNE VII.

FIGARO, _seul_.

Non, s'il vous plat, Monsieur le Major! nous compterons ensemble
auparavant. Vous apprendrez de moi, qu'il n'y a que les sots qui
triomphent. Grace  l'_Arianne-Suson_, je tiens le fil du labyrinthe, et
le Minotaure est cern.....Je t'envelopperai dans tes piges, et te
dmasquerai si bien!... Mais quel intrt assez pressant lui fait faire
une telle cole, dessre les dents d'un tel homme? S'en croirait-il
assez sr pour..... La sottise et la vanit sont compagnes insparables!
Mon Politique babille et se confie! Il a perdu le coup. _Y a faute!_


SCNE VIII.

GUILLAUME, FIGARO.

GUILLAUME, (_avec une lettre_).

MEISSIEIR _Bgearss_! Ch vois qu'il est pas pour ici?

FIGARO, _rangeant le djen_.

Tu peux l'attendre, il va rentrer.

GUILLAUME, _reculant_.

Meingoth! ch'attendrai pas Meissier en gombagnie t vous! Mon matre il
voudrait point, j chure.

FIGARO.

Il te le dfend? eh bien! donne la lettre; je vais la lui remettre en
rentrant.

GUILLAUME, _reculant_.

Pas plis  vous t lettres! O tiable! il voudra pientt me jasser.

FIGARO, _ part_.

Il faut pomper le sot.--Tu.... viens de la poste, je crois?

GUILLAUME.

Tiable! non, ch viens pas.

FIGARO.

C'est sans doute quelque missive du Gentlemen..... du parent irlandais
dont il vient d'hriter? Tu sais cela, toi, bon Guillaume?

GUILLAUME, _riant niaisement_.

Lettre d'un qu'il est mort, Meissier! non, ch vous prie! celui-l, ch
crois pas, parti! ce sera pien plitt d'un autre. Peut-tre il
viendrait d'un qu'ils sont l... pas contens, dehors.

FIGARO.

D'un de nos mcontens, dis-tu?

GUILLAUME.

Oui, mais ch'assure pas....

FIGARO, _ part_.

Cela se peut; il est fourr dans tout. (_A Guillaume._) On pourrait voir
au timbre, et s'assurer.......

GUILLAUME.

Ch'assure pas; pourquoi? les lettres il vient chez M. _O-Connor_; et
puis, je sais pas quoi c'est _timpr_, moi.

FIGARO, _vivement_.

_O-Connor!_ banquier irlandais?

GUILLAUME.

Mon foi!

FIGARO _revient  lui, froidement_.

Ici prs, derrire l'htel?

GUILLAUME.

Ein fort choli maison, parti! tes chens trs.... beaucoup grcieux, si
j'osse dire. (_Il se retire  l'cart_).

FIGARO, _ lui-mme_.

O fortune! O bonheur!

GUILLAUME, _revenant_.

Parle pas, fous, de s't banquier, pour personne; entende-fous?
ch'aurais pas du...... _Tertafle!_ (_Il frappe du pied_).

FIGARO.

Vas! je n'ai garde; ne crains rien.

GUILLAUME.

Mon matre, il dit, Meissier, vous fre tout l'esprit, et moi pas....
Alors c'est chuste.... Mais, peut-tre ch suis mcontent d'avoir dit 
fous.....

FIGARO.

Et pourquoi?

GUILLAUME.

Ch sais pas.---- La valet trahir, voye-fous.... L'tre un pch qu'il
est parpare, vil, et mme.... puril.

FIGARO.

Il est vrai; mais tu n'as rien dit.

GUILLAUME, _dsol_.

Mon Thi! Mon Thi! ch sais pas, l... quoi tire... ou non..... (_Il se
retire en soupirant._). Ah! (_Il regarde niaisement les livres de la
bibliothque_).

FIGARO, _ part_.

Quelle dcouverte! Hasard! je te salue! (_Il cherche ses tablettes_). Il
faut pourtant que je dmle comment un homme si caverneux s'arrange d'un
tel imbcille!...... De mme que les brigands redoutent les
rverbres.... Oui, mais un sot est un fallot; la lumire passe 
travers. (_Il dit en crivant sur ses tablettes_): _O-Connor, banquier
irlandais_. C'est l qu'il faut que j'tablisse mon noir comit des
recherches. Ce moyen l n'est pas trop constitutionnel; _ma! perdio!_
l'utilit! Et puis, j'ai mes exemples! (_Il crit_). Quatre ou cinq
louis d'or au valet charg du dtail de la poste, pour ouvrir dans un
cabaret chaque lettre de l'criture d'_Honor-Tartuffe Bgearss_........
Monsieur le tartuffe honor! vous cesserez enfin de l'tre! Un dieu m'a
mis sur votre piste. (_Il serre ses tablettes_). Hasard! Dieu mconnu!
les Anciens t'appelaient Destin! nos gens te donnent un autre nom......


SCNE IX.

LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BGEARSS, FIGARO, GUILLAUME.

BGEARSS _apperoit Guillaume, et dit avec humeur en lui prenant la
lettre_:

Ne peux-tu pas me les garder chez moi?

GUILLAUME.

Ch crois, celui-ci, c'est tout comme. (_Il sort._)

LA COMTESSE, _au Comte_.

Monsieur, ce buste est un trs-beau morceau: votre fils l'a-t-il vu?

BGEARSS, _la lettre ouverte_.

Ah! Lettre de Madrid! du secrtaire du Ministre! Il y a un mot qui vous
regarde. (_Il lit_). Dites au Comte _Almaviva_, que le courrier qui
part demain, lui porte l'agrment du Roi pour l'change de toutes ses
terres.

FIGARO _coute, et se fait, sans parler, un signe d'intelligence_.

LA COMTESSE.

_Figaro?_ dis donc  mon fils que nous djenons tous ici.

FIGARO.

Madame, je vais l'avertir. (_Il sort_).


SCNE X.

LA COMTESSE, LE COMTE, FLORESTINE, BGEARSS.

LE COMTE, _ Bgearss_.

J'en veux donner avis sur-le-champ  mon acqureur. Envoyez-moi du th
dans mon arrire-cabinet.

FLORESTINE.

Bon papa, c'est moi qui vous le porterai.

LE COMTE, _bas  Florestine_.

Pense beaucoup au peu que je t'ai dit. (_Il la baise au front et sort_).


SCNE XI.

LON, LA COMTESSE, FLORESTINE, BGEARSS.

LON, _avec chagrin_.

Mon pre s'en va quand j'arrive! il m'a trait avec une rigueur.....

LA COMTESSE, _svrement_.

Mon fils, quels discours tenez-vous? dois-je me voir toujours froisse
par l'injustice de chacun? Votre pre a besoin d'crire  la personne
qui change ses terres.

FLORESTINE, _gaiement_.

Vous regrettez votre papa? nous aussi nous le regrettons. Cependant,
comme il sait que c'est aujourd'hui votre fte, il m'a charge,
Monsieur, de vous prsenter ce bouquet. (_Elle lui fait une grande
rvrence_).

LON, _pendant qu'elle l'ajuste  sa boutonnire_.

Il _n_'en pouvait prier quelqu'un qui me rendit ses bonts aussi
chres... (_Il l'embrasse_).....

FLORESTINE, _se dbattant_.

Voyez, Madame, si jamais on peut badiner avec lui, sans qu'il abuse au
mme instant...

LA COMTESSE, _souriant_.

Mon enfant, le jour de sa fte, on peut lui passer quelque chose.

FLORESTINE, _baissant les yeux_.

Pour l'en punir, Madame, faites-lui lire le discours qui fut, dit on,
tant applaudi hier  l'assemble.

LON.

Si Maman juge que j'ai tort, j'irai chercher ma pnitence.

FLORESTINE.

Ah! Madame, ordonnez le lui.

LA COMTESSE.

Apportez-nous, Mon fils, votre discours: moi, je vais prendre quelque
ouvrage, pour l'couter avec plus d'attention.

FLORESTINE, _gaiement_.

Obstin! c'est bien fait; et je l'entendrai malgr vous.

LON, _tendrement_.

Malgr moi, quand vous l'ordonnez? Ah! _Florestine_, j'en dfie!

(_La Comtesse et Lon sortent chacun de leur ct._)


SCNE XII.

FLORESTINE, BGEARSS.

BGEARSS, _bas_.

Eh bien! Mademoiselle, avez-vous devin l'poux qu'on vous destine?

FLORESTINE, _avec joie_.

Mon cher monsieur _Bgearss_! vous tes  tel point notre ami, que je me
permettrai de penser tout-haut avec vous. Sur qui puis-je porter les
yeux? Mon parrain m'a bien dit: _regarde autour de toi; choisis_. Je
vois l'excs de sa bont: ce ne peut tre que _Lon_. Mais moi, sans
biens, dois-je abuser.....

BGEARSS, _d'un ton terrible_.

Qui? _Lon!_ son fils? votre frre?

FLORESTINE, _avec un cri douloureux_.

Ah! Monsieur!.....

BGEARSS.

Ne vous a-t-il pas dit: appelle-moi ton pre? Rveillez vous, Ma chre
enfant! cartez un songe trompeur, qui pouvait devenir funeste.

FLORESTINE.

Ah! oui; funeste pour tous deux!

BGEARSS.

Vous sentez qu'un pareil secret doit rester cach dans votre me. (_Il
sort en la regardant._)


SCNE XIII.

FLORESTINE, _seule et pleurant_.

O Ciel! il est mon frre, et j'ose avoir pour lui... Quel coup d'une
lumire affreuse! et dans un tel sommeil, qu'il est cruel de s'veiller!
(_Elle tombe accable sur un sige._)


SCNE XIV.

LON, _un papier  la main_, FLORESTINE.

LON, _joyeux,  part_.

Maman n'est pas rentre, et M. _Bgearss_ est sorti: profitons d'un
moment heureux.--_Florestine!_ vous tes ce matin, et toujours, d'une
beaut parfaite; mais vous avez un air de joie, un ton aimable de
gaiet, qui ranime mes esprances.

FLORESTINE, _au dsespoir_.

Ah _Lon_!.... (_Elle retombe_).

LON.

Ciel! vos yeux noys de larmes, et votre visage dfait m'annoncent
quelque grand malheur!

FLORESTINE.

Des malheurs? Ah! _Lon_, il n'y en a plus que pour moi.

LON.

_Floresta_, ne m'aimez-vous plus? lorsque mes sentimens pour vous....

FLORESTINE, _d'un ton absolu_.

Vos sentimens? ne m'en parlez jamais.

LON.

Quoi? l'amour le plus pur....

FLORESTINE, _au dsespoir_.

Finissez ces cruels discours, ou je vais vous fuir  l'instant.

LON.

Grand Dieu! qu'est-il donc arriv? M. _Bgearss_ vous a parl,
Mademoiselle, je veux savoir ce que vous a dit ce _Bgearss_?


SCNE XV.

LA COMTESSE, FLORESTINE, LON.

LON _continue_.

Maman, venez  mon secours. Vous me voyez au dsespoir; _Florestine_ ne
m'aime plus.

FLORESTINE, _pleurant_.

Moi, Madame, ne plus l'aimer! Mon parrain, vous et lui, c'est le cri de
ma vie entire.

LA COMTESSE.

Mon enfant, je n'en doute pas. Ton coeur excellent m'en rpond. Mais
de quoi donc s'afflige-t-il?

LON.

Maman, vous approuvez l'ardent amour que j'ai pour elle?

FLORESTINE, _se jetant dans les bras de la Comtesse_.

Ordonnez-lui donc de se taire! (_En pleurant_). Il me fait mourir de
douleur!

LA COMTESSE.

Mon enfant, je ne t'entends point. Ma surprise gale la sienne..... Elle
frissonne entre mes bras! Qu'a-t-il donc fait qui puisse te dplaire?

FLORESTINE, _se renversant sur elle_.

Madame il ne me dplait point. Je l'aime et le respecte  l'gal de mon
frre; mais qu'il n'exige rien de plus.

LON.

Vous l'entendez, Maman! Cruelle fille! expliquez-vous.

FLORESTINE.

Laissez-moi, laissez-moi, ou vous me causerez la mort.


SCNE XVI.

LA COMTESSE, FLORESTINE, LON, FIGARO, _arrivant avec l'quipage du
th_; SUSANNE, _de l'autre ct, avec un mtier de tapisserie_.

LA COMTESSE.

Remporte tout, _Susanne_: il n'est pas plus question de djen que de
lecture. Vous, _Figaro_, servez du th  votre matre; il crit dans son
cabinet. Et toi, ma _Florestine_, viens dans le mien, rassurer ton amie.
Mes chers enfans, je vous porte en mon coeur!--Pourquoi
l'affligez-vous l'un aprs l'autre sans piti? Il y a ici des choses
qu'il m'est important d'claircir. (_Elles sortent_).


SCNE XVII.

SUSANNE, FIGARO, LON.

SUSANNE, _ Figaro_.

Je ne sais pas de quoi il est question; mais je parierais bien que c'est
l du _Bgearss_ tout pur. Je veux absolument prmunir ma matresse.

FIGARO.

Attends que je sois plus instruit: nous nous concerterons ce soir. Oh!
j'ai fait une dcouverte.....

SUSANNE.

Et tu me la diras? (_Elle sort_).


SCNE XVIII.

FIGARO, LON.

LON, _dsol_.

Ah! Dieux!

FIGARO.

De quoi s'agit-il donc, Monsieur?

LON.

Hlas! je l'ignore moi-mme. Jamais je n'avais vu _Floresta_ de si
belle humeur, et je savais qu'elle avait eu un entretien avec mon pre.
Je la laisse un instant avec M. _Bgearss_; je la trouve seule, en
rentrant, les yeux remplis de larmes, et m'ordonnant de la fuir pour
toujours. Que peut-il donc lui avoir dit?

FIGARO.

Si je ne craignais pas votre vivacit, je vous instruirais sur des
points qu'il vous importe de savoir. Mais lorsque nous avons besoin
d'une grande prudence, il ne faudrait qu'un mot de vous, trop vif, pour
me faire perdre le fruit de dix annes d'observations.

LON.

Ah! s'il ne faut qu'tre prudent........ Que crois-tu donc qu'il lui ait
dit?

FIGARO.

Qu'elle doit accepter _Honor Bgearss_ pour poux; que c'est une
affaire arrange entre M. votre pre et lui.

LON.

Entre mon pre et lui? Le tratre aura ma vie.

FIGARO.

Avec ces faons l, Monsieur, le tratre n'aura pas votre vie; mais il
aura votre matresse, et votre fortune avec elle.

LON.

Eh bien! Ami, pardon: apprends-moi ce que je dois faire?

FIGARO.

Deviner l'nigme du Sphinx; ou bien en tre dvor. En d'autres termes,
il faut vous modrer, le laisser dire, et dissimuler avec lui.

LON, _avec fureur_.

Me modrer!..... Oui, je me modrerai. Mais j'ai la rage dans le
coeur!---- M'enlever _Florestine_! Ah! le voici qui vient: je vais
m'expliquer..... froidement.

FIGARO.

Tout est perdu si vous vous chappez.


SCNE XIX.

BGEARSS, FIGARO, LON.

LON, _se contenant mal_.

Monsieur, monsieur, un mot. Il importe  votre repos que vous rpondiez
sans dtour.--- _Florestine_ est au dsespoir; qu'avez-vous dit 
_Florestine_?

BGEARSS, _d'un ton glac_.

Et qui vous dit que je lui ai parl? Ne peut-elle avoir des chagrins,
sans que j'y sois pour quelque chose?

LON, _vivement_.

Point d'vsions, Monsieur. Elle tait d'une humeur charmante: en
sortant d'avec vous, on la voit fondre en larmes. De quelque part
qu'elle en reoive, mon coeur partage ses chagrins. Vous m'en direz la
cause, ou bien vous m'en ferez raison.

BGEARSS.

Avec un ton moins absolu, on peut tout obtenir de moi; je ne sais point
cder  des menaces.

LON, _furieux_.

Eh bien! Perfide, dfends-toi. J'aurai ta vie, ou tu auras la mienne!
(_Il met la main  son pe_).

FIGARO _les arrte_.

Monsieur _Bgearss_! au fils de votre ami? dans sa maison? o vous
logez?

BGEARSS, _se contenant_.

Je sais trop ce que je me dois.... Je vais m'expliquer avec lui; mais je
n'y veux point de tmoins. Sortez, et laissez-nous ensemble.

LON.

Vas, mon cher _Figaro_: tu vois qu'il ne peut m'chapper. Ne lui
laissons aucune excuse.

FIGARO, _ part_.

Moi, je cours avertir son pre (_Il sort_).


SCNE XX.

LON, BGEARSS.

LON, _lui barrant la porte_.

Il vous convient peut-tre mieux de vous battre que de parler. Vous
tes le matre du choix; mais je n'admettrai rien d'tranger  ces deux
moyens.

BGEARSS, _froidement_.

_Lon!_ un homme d'honneur n'gorge pas le fils de son ami. Devais-je
m'expliquer devant un malheureux valet, insolent d'tre parvenu 
presque gouverner son matre?

LON, _s'asseyant_.

Au fait, Monsieur, je vous attends....

BGEARSS.

Oh! que vous allez regretter une fureur draisonnable!

LON.

C'est ce que nous verrons bientt.

BGEARSS, _affectant une dignit froide_.

_Lon!_ vous aimez _Florestine_; il y a long-temps que je le vois...
Tant que votre frre a vcu, je n'ai pas cru devoir servir un amour
malheureux qui ne vous conduisait  rien. Mais depuis qu'un funeste
duel, disposant de sa vie, vous a mis en sa place, j'ai eu l'orgueil de
croire mon influence capable de disposer M. votre pre  vous unir 
celle que vous aimez. Je l'attaquais de toutes les manires; une
rsistance invincible a repouss tous mes efforts. Dsol de le voir
rejeter un projet qui me paraissait fait pour le bonheur de tous.....
Pardon, mon jeune ami, je vais vous affliger; mais il le faut en ce
moment, pour vous sauver d'un malheur ternel. Rappelez bien votre
raison, vous allez en avoir besoin.--- J'ai forc votre pre  rompre le
silence;  me confier son secret. O mon ami! m'a dit enfin le Comte: je
connais l'amour de mon fils; mais puis-je lui donner _Florestine_ pour
femme? Celle que l'on croit ma pupille.... elle est ma fille; elle est
sa soeur.

LON, _reculant vivement_.

_Florestine?_..... ma soeur?....

BGEARSS.

Voil le mot qu'un svre devoir.... Ah! je vous le dois  tous deux:
mon silence pouvait vous perdre. Eh bien! _Lon_, voulez-vous vous
battre avec moi?

LON.

Mon gnreux ami! je ne suis qu'un ingrat, un monstre! oubliez ma rage
insense......

BGEARSS, _bien tartuff_.

Mais c'est  condition que ce fatal secret ne sortira jamais........
Dvoiler la honte d'un pre, ce serait un crime....

LON, _se jetant dans ses bras_.

Ah! jamais.


SCNE XXI.

LE COMTE, FIGARO, LON, BGEARSS.

FIGARO, _accourant_.

Les voil, les voil.

LE COMTE.

Dans les bras l'un de l'autre! Eh! vous perdez l'esprit?

FIGARO, _stupfait_.

Ma foi! Monsieur... on le perdrait  moins.

LE COMTE, _ Figaro_.

M'expliquerez-vous cette nigme?

LON, _tremblant_.

Ah! c'est  moi, mon pre,  l'expliquer. Pardon! je dois mourir de
honte! Sur un sujet assez frivole, je m'tais.... beaucoup oubli. Son
caractre gnreux, non seulement me rend  la raison; mais il a la
bont d'excuser ma folie en me la pardonnant. Je lui en rendais grace
lorsque vous nous avez surpris.

LE COMTE.

Ce n'est pas la centime fois que vous lui devez de la reconnaissance.
Au fait, nous lui en devons tous.

FIGARO, _sans parler, se donne un coup de poing au front_.

BGEARSS _l'examine et sourit_.

LE COMTE, _ son fils_.

Retirez-vous, Monsieur. Votre aveu seul enchane ma colre.

BGEARSS.

Ah! Monsieur, tout est oubli.

LE COMTE, _ Lon_.

Allez vous repentir d'avoir manqu  mon ami, au vtre;  l'homme le
plus vertueux.....

LON, _s'en allant_.

Je suis au dsespoir!

FIGARO, _ part, avec colre_.

C'est une lgion de diables enferms dans un seul pourpoint.


SCNE XXII.

LE COMTE, BGEARSS, FIGARO.

LE COMTE, _ Bgearss,  part_.

Mon ami, finissons ce que nous avons commenc. (_A Figaro._) Vous,
monsieur l'tourdi, avec vos belles conjectures, donnez-moi les trois
millions d'or que vous m'avez vous-mme apports de _Cadix_, en soixante
effets au porteur. Je vous avais charg de les numroter.

FIGARO.

Je l'ai fait.

LE COMTE.

Remettez-m'en le porte-feuille.

FIGARO.

De quoi? de ces trois millions d'or?

LE COMTE.

Sans doute. Eh bien! qui vous arrte?

FIGARO, _humblement_.

Moi, Monsieur?.... Je ne les ai plus.

BGEARSS.

Comment, vous ne les avez plus?

FIGARO, _firement_.

Non, Monsieur.

BGEARSS, _vivement_.

Qu'en avez-vous fait?

FIGARO.

Lorsque mon matre m'interroge, je lui dois compte de mes actions; mais
 vous? je ne vous dois rien.

LE COMTE, _en colre_.

Insolent! qu'en avez-vous fait?

FIGARO, _froidement_.

Je les ai ports en dpt chez M. _Fal_, votre notaire.

BGEARSS.

Mais de l'avis de qui?

FIGARO, _firement_.

Du mien; et j'avoue que j'en suis toujours.

BGEARSS.

Je vais gager qu'il n'en est rien.

FIGARO.

Comme j'ai sa reconnaissance, vous courez risque de perdre la gageure.

BGEARSS.

Ou s'il les a reus, c'est pour agioter. Ces gens-l partagent ensemble.

FIGARO.

Vous pourriez un peu mieux parler d'un homme qui vous a oblig.

BGEARSS.

Je ne lui dois rien.

FIGARO.

Je le crois; quand on a hrit de _quarante mille doublons de
huit_......

LE COMTE, _se fchant_.

Avez-vous donc quelque remarque  nous faire aussi l dessus?

FIGARO.

Qui moi, Monsieur? J'en doute d'autant moins, que j'ai beaucoup connu le
parent dont Monsieur hrite. Un jeune homme assez libertin; joueur,
prodigue et querelleur; sans frein, sans moeurs, sans caractre; et
n'ayant rien  lui, pas mme les vices qui l'ont tu; qu'un combat des
plus malheureux.....

LE COMTE _frappe du pied_.

BGEARSS, _en colre_.

Enfin, nous direz-vous pourquoi vous avez dpos cet or?

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, c'est pour n'en tre plus charg: ne pouvait-on pas le
voler? que sait-on? il s'introduit souvent de grands fripons dans les
maisons!.....

BGEARSS, _en colre_.

Pourtant Monsieur veut qu'on le rende.

FIGARO.

Monsieur peut l'envoyer chercher.

BGEARSS.

Mais ce notaire s'en dsaisira-t-il, s'il ne voit son _rcpiss_?

FIGARO.

Je vais le remettre  Monsieur; et quand j'aurai fait mon devoir, s'il
en arrive quelque mal, il ne pourra s'en prendre  moi.

LE COMTE.

Je l'attends dans mon cabinet.

FIGARO, _au Comte_.

Je vous prviens que M. _Fal_ ne les rendra que sur votre reu; je le
lui ai recommand. (_Il sort._)


SCNE XXIII.

LE COMTE, BGEARSS.

BGEARSS, _en colre_.

Comblez cette canaille, et voyez ce qu'elle devient! En vrit,
Monsieur, mon amiti me force  vous le dire: vous devenez trop
confiant; il a devin nos secrets. De valet, barbier, chirurgien, vous
l'avez tabli trsorier, secrtaire; une espce de _factotum_. Il est
notoire que ce monsieur fait bien ses affaires avec vous.

LE COMTE.

Sur la fidlit, je n'ai rien  lui reprocher; mais il est vrai qu'il
est d'une arrogance.....

BGEARSS.

Vous avez un moyen de vous en dlivrer en le rcompensant.

LE COMTE.

Je le voudrais souvent.

BGEARSS, _confidentiellement_.

En envoyant le Chevalier  Malthe, sans doute vous voulez qu'un homme
affid le surveille? Celui-ci, trop flatt d'un aussi honorable emploi,
ne peut manquer de l'accepter: vous en voil dfait pour bien du temps.

LE COMTE.

Vous avez raison, mon ami. Aussi bien, m'a-t-on dit qu'il vit trs-mal
avec sa femme. (_Il sort._)


SCNE XXIV.

BGEARSS, _seul_.

Encore un pas de fait!...... Ah! noble espion! la fleur des drles! qui
faites ici le bon valet, et vous voulez nous souffler la dot, en nous
donnant des noms de comdie! Grace aux soins d'_Honor-Tartuffe_, vous
irez partager le malaise des caravannes, et finirez vos inspections sur
nous.


FIN DU SECOND ACTE.




ACTE III.

_Le Thtre reprsente le cabinet de la Comtesse, orn de fleurs de
toutes parts._


SCNE PREMIRE.

LA COMTESSE, SUSANNE.

LA COMTESSE.

Je n'ai pu rien tirer de cette enfant.--Ce sont des pleurs, des
touffemens!..... Elle se croit des torts envers moi; m'a demand cent
fois pardon; elle veut aller au couvent. Si je rapproche tout ceci de sa
conduite envers mon fils; je prsume qu'elle se reproche d'avoir cout
son amour; entretenu ses esprances; ne se croyant pas un parti assez
considrable pour lui.--- Charmante dlicatesse! excs d'une aimable
vertu! Monsieur _Bgearss_, apparemment, lui en a touch quelques mots
qui l'auront amene  s'affliger sur elle! Car c'est un homme si
scrupuleux, et si dlicat sur l'honneur, qu'il s'exagre quelque fois,
et se fait des fantmes o les autres ne voyent rien.

SUSANNE.

J'ignore d'o provient le mal; mais il se passe ici des choses bien
tranges! Quelque dmon y souffle un feu secret. Notre matre est sombre
 prir; il nous loigne tous de lui. Vous tes sans cesse  pleurer.
Mademoiselle est suffoque. Monsieur votre fils dsol!.... Monsieur
_Bgearss_, lui seul, imperturbable comme un dieu! semble n'tre affect
de rien; voit tous vos chagrins d'un oeil sec......

LA COMTESSE.

Mon enfant, son coeur les partage. Hlas! Sans ce consolateur, qui
verse un baume sur nos plaies; dont la sagesse nous soutient; adoucit
toutes les aigreurs; calme mon irascible poux; nous serions bien plus
malheureux!

SUSANNE.

Je souhaite, Madame, que vous ne vous abusiez pas!

LA COMTESSE.

Je t'ai vue autrefois lui rendre plus de justice! (_Susanne baisse les
yeux_). Au reste il peut seul me tirer du trouble o cette enfant m'a
mise. Fais le prier de descendre chez moi.

SUSANNE.

Le voici qui vient  propos; vous vous ferez coffer plus tard. (_Elle
sort_).


SCNE II.

LA COMTESSE, BGEARSS.

LA COMTESSE, _douloureusement_.

Ah! mon pauvre Major; que se passe-t-il donc ici? Touchons nous enfin 
la crise que j'ai si long-temps redoute; que j'ai vu de loin se former?
L'loignement du Comte pour mon malheureux fils semble augmenter de jour
en jour. Quelque lumire fatale aura pntr jusqu' lui!

BGEARSS.

Madame, je ne le crois pas.

LA COMTESSE.

Depuis que le ciel m'a punie par la mort de mon fils an, je vois le
Comte absolument chang: au lieu de travailler avec l'ambassadeur 
_Rome_, pour rompre les voeux de _Lon_; je le vois s'obstiner 
l'envoyer  _Malthe_.--- Je sais de plus, _Monsieur Bgearss_, qu'il
dnature sa fortune, et veut abandonner l'Espagne, pour s'tablir dans
ce pays.--L'autre jour  dner, devant trente personnes, il raisonna sur
le divorce d'une faon  me faire frmir.

BGEARSS.

J'y tais; je m'en souviens trop?

LA COMTESSE, _en larmes_.

Pardon, mon digne ami; je ne puis pleurer qu'avec vous!

BGEARSS.

Dposez vos douleurs dans le sein d'un homme sensible.

LA COMTESSE.

Enfin, est-ce lui, est-ce vous, qui avez dchir le coeur de
_Florestine_? Je la destinais  mon fils.---- Ne sans biens, il est
vrai; mais noble, belle et vertueuse; leve au milieu de nous: mon fils
devenu hritier, n'en a-t-il pas assez pour deux?

BGEARSS.

Que trop, peut-tre; et c'est d'o vient le mal!

LA COMTESSE.

Mais, comme si le Ciel n'et attendu aussi long-temps, que pour me mieux
punir d'une imprudence tant pleure; tout semble s'unir  la fois pour
renverser mes esprances. Mon poux dteste mon fils.... _Florestine_
renonce  lui. Aigrie par ne sais quel motif, elle veut le fuir pour
toujours. Il en mourra le malheureux! voil ce qui est bien certain.
(_Elle joint les mains_). Ciel vengeur! aprs vingt annes de larmes et
de repentir, me rservez vous  l'horreur de voir ma faute dcouverte?
Ah! que je sois seule misrable! mon Dieu, je ne m'en plaindrai pas!
mais que mon fils ne porte point la peine d'un crime qu'il n'a pas
commis! Connaissez-vous, _Monsieur Bgearss_, quelque remde  tant de
maux?

BGEARSS.

Oui, femme respectable! et je venais exprs dissiper vos terreurs. Quand
on craint une chose, tous nos regards se portent vers cet objet trop
allarmant: quoiqu'on dise ou qu'on fasse, la frayeur empoisonne tout!
Enfin je tiens la clef de ces nigmes. Vous pouvez encore tre heureuse.

LA COMTESSE.

L'est-on avec une me dchire de remords?

BGEARSS.

Votre poux ne fuit point _Lon_; il ne souponne rien sur le secret de
sa naissance.

LA COMTESSE, _vivement_.

Monsieur _Bgearss_!

BGEARSS.

Et tous ces mouvemens que vous prenez pour de la haine, ne sont que
l'effet d'un scrupule. Oh! que je vais vous soulager!

LA COMTESSE, _ardemment_.

Mon cher monsieur _Bgearss_!

BGEARSS.

Mais enterrez dans ce coeur allg, le grand mot que je vais vous
dire. Votre secret  vous, c'est la naissance de _Lon_! Le sien est
celle de _Florestine_; (_plus bas_), il est son tuteur.... et son pre.

LA COMTESSE _joignant les mains_.

Dieu tout puissant qui me prends en piti!

BGEARSS.

Jugez de sa frayeur en voyant ces enfans amoureux l'un de l'autre! ne
pouvant dire son secret, ni supporter qu'un tel attachement devnt le
fruit de son silence, il est rest sombre, bisarre; et s'il veut
loigner son fils, c'est pour teindre, s'il se peut, par cette absence
et par ces voeux, un malheureux amour qu'il croit ne pouvoir tolrer.

LA COMTESSE, _priant avec ardeur_.

Source ternelle des bienfaits! O mon Dieu! tu permets qu'en partie je
rpare la faute involontaire qu'un insens me fit commettre; que j'aie,
de mon ct, quelque chose  remettre  cet poux que j'offensai! O
Comte _Almaviva_! mon coeur fltri, ferm par vingt annes de peines,
va se r'ouvrir enfin pour toi! _Florestine_ est ta fille; elle me
devient chre comme si mon sein l'et porte. Faisons, sans nous parler,
l'change de notre indulgence! O Monsieur _Bgearss_! achevez.

BGEARSS.

Mon amie, je n'arrte point ces premiers lans d'un bon coeur: les
motions de la joie ne sont point dangereuses comme celles de la
tristesse; mais, au nom de votre repos, coutez-moi jusqu' la fin.

LA COMTESSE.

Parlez mon gnreux ami: vous  qui je dois tout, parlez.

BGEARSS.

Votre poux cherchant un moyen de garantir sa _Florestine_ de cet amour
qu'il croit incestueux, m'a propos de l'pouser; mais, indpendamment
du sentiment profond et malheureux que mon respect pour vos
douleurs......

LA COMTESSE, _douloureusement_.

Ah! mon ami! par compassion pour moi.....

BGEARSS.

N'en parlons plus. Quelques mots d'tablissement, tourns d'une forme
quivoque, ont fait penser  _Florestine_ qu'il tait question de
_Lon_. Son jeune coeur s'en panouissait, quand un valet vous
annona. Sans m'expliquer depuis sur les vues de son pre; un mot de
moi, la ramenant aux svres ides de la fraternit, a produit cet
orage, et la religieuse horreur dont votre fils ni vous ne pntriez le
motif.

LA COMTESSE.

Il en tait bien loin, le pauvre enfant!

BGEARSS.

Maintenant qu'il vous est connu, devons-nous suivre ce projet d'une
union qui rpare tout?.....

LA COMTESSE, _vivement_.

Il faut s'y tenir, mon ami; mon coeur et mon esprit sont d'accord sur
ce point, et c'est  moi de la dterminer. Par-l, nos secrets sont
couverts; nul tranger ne les pntrera. Aprs vingt annes de
souffrances nous passerons des jours heureux, et c'est  vous, mon digne
ami, que ma famille les devra.

BGEARSS, _levant le ton_.

Pour que rien ne les trouble plus, il faut encore un sacrifice, et mon
amie est digne de le faire.

LA COMTESSE.

Hlas! je veux les faire tous.

BGEARSS, _l'air imposant_.

Ces lettres, ces papiers d'un infortun qui n'est plus; il faudra les
rduire en cendres.

LA COMTESSE, _avec douleur_.

Ah! Dieu!

BGEARSS.

Quand cet ami mourant, me chargea de vous les remettre, son dernier
ordre fut qu'il fallait sauver votre honneur, en ne laissant aucune
trace de ce qui pourrait l'altrer.

LA COMTESSE.

Dieu! Dieu!

BGEARSS.

Vingt ans se sont passs sans que j'aye pu obtenir que ce triste aliment
de votre ternelle douleur s'loignt de vos yeux. Mais indpendamment
du mal que tout cela vous fait; voyez quel danger vous courez.

LA COMTESSE.

Eh! que peut-on avoir  craindre!

BGEARSS, _regardant si on peut l'entendre_.

(_Parlant bas_). Je ne souponne point _Susanne_; mais une femme de
chambre instruite que vous conservez ces papiers, ne pourrait-elle pas
un jour s'en faire un moyen de fortune? un seul remis  votre poux, que
peut-tre il paierait bien cher, vous plongerait dans des malheurs...

LA COMTESSE.

Non, _Susanne_ a le coeur trop bon.....

BGEARSS, _d'un ton plus lev, trs-ferme_.

Ma respectable amie! vous avez pay votre dette  la tendresse,  la
douleur,  vos devoirs de tous les genres; et si vous tes satisfaire de
la conduite d'un ami, j'en veux avoir la rcompense. Il faut brler tous
ces papiers; teindre tous ces souvenirs d'une faute autant expie!
mais, pour ne jamais revenir sur un sujet si douloureux, j'exige que le
sacrifice en soit fait dans ce mme instant.

LA COMTESSE, _tremblante_.

Je crois entendre Dieu qui parle! il m'ordonne de l'oublier; de dchirer
le crpe obscur dont sa mort a couvert ma vie. Oui, mon Dieu! je vais
obir  cet ami que vous m'avez donn. (_Elle sonne_). Ce qu'il exige en
votre nom, mon repentir le conseillait; mais ma faiblesse a combattu.


SCNE III.

SUSANNE, LA COMTESSE, BGEARSS.

LA COMTESSE.

_Susanne!_ apporte moi le coffret de mes diamans.---- Non, je vais le
prendre moi-mme, il te faudrait chercher la clef.....


SCNE IV.

SUSANNE, BGEARSS.

SUSANNE, _un peu trouble_.

Monsieur _Bgearss_, de quoi s'agit-t-il donc? Toutes les ttes sont
renverses! Cette maison ressemble  l'hpital des fous! Madame pleure;
Mademoiselle touffe. Le Chevalier _Lon_ parle de se noyer; Monsieur
est enferm et ne veut voir personne. Pourquoi ce coffre aux diamans
inspire-t-il en ce moment tant d'intrt  tout le monde?

BGEARSS, _mettant son doigt sur sa bouche, en signe de mystre_.

Chut! Ne montre ici nulle curiosit! Tu le sauras dans peu..... Tout va
bien; tout est bien.... Cette journe vaut.... Chut....


SCNE V.

LA COMTESSE, BGEARSS, SUSANNE.

LA COMTESSE, _tenant le coffret aux diamans_.

_Susanne_, apporte nous du feu dans le brazro du boudoir.

SUSANNE.

Si c'est pour brler des papiers, la lampe de nuit allume, est encor l
dans l'athnienne. (_Elle l'avance_).

LA COMTESSE.

Veille  la porte, et que personne n'entre.

SUSANNE, _en sortant,  part_.

Courons avant, avertir _Figaro_.


SCNE VI.

LA COMTESSE, BGEARSS.

BGEARSS.

Combien j'ai souhait pour vous le moment auquel nous touchons!

LA COMTESSE, _touffe_.

O mon ami! quel jour nous choisissons pour consommer ce sacrifice! celui
de la naissance de mon malheureux fils! A cette poque, tous les ans,
leur consacrant cette journe, je demandais pardon au ciel, et je
m'abreuvais de mes larmes en relisant ces tristes lettres. Je me rendais
au moins le tmoignage qu'il y eut entre nous plus d'erreur que de
crime. Ah! faut-il donc brler tout ce qui me reste de lui?

BGEARSS.

Quoi, Madame? dtruisez-vous ce fils qui vous le reprsente? ne lui
devez-vous pas un sacrifice qui le prserve de mille affreux dangers?
vous vous le devez  vous-mme! et la scurit de votre vie entire est
attache peut-tre  cet acte imposant! (_Il ouvre le secret de l'crin
et en tire les lettres_).

LA COMTESSE, _surprise_.

Monsieur _Bgearss_, vous l'ouvrez mieux que moi!... que je les lise
encore!

BGEARSS, _svrement_.

Non, je ne le permettrai pas.

LA COMTESSE.

Seulement la dernire o, traant ses tristes adieux, du sang qu'il
rpandit pour moi, il m'a donn la leon du courage dont j'ai tant
besoin aujourd'hui.

BGEARSS, _s'y opposant_.

Si vous lisez un mot, nous ne brlerons rien. Offrez au ciel un
sacrifice entier, courageux, volontaire, exempt des faiblesses humaines!
ou si vous n'osez l'accomplir, c'est  moi d'tre fort pour vous. Les
voil toutes dans le feu. (_Il y jette le paquet_).

LA COMTESSE, _vivement_.

Monsieur _Bgearss_! Cruel ami! c'est ma vie que vous consumez! qu'il
m'en reste au moins un lambeau. _(Elle veut se prcipiter sur les
lettres enflammes._) (_Bgearss la retient  bras le corps_).

BGEARSS.

J'en jetterai la cendre au vent.


SCNE VII.

SUSANNE, LE COMTE, FIGARO, LA COMTESSE, BGEARSS.

SUSANNE _accourt_.

C'est Monsieur, il me suit; mais amen par _Figaro_.

LE COMTE, _les surprenant en cette posture_.

Qu'est-ce donc que je vois, Madame! d'o vient tout ce dsordre? quel
est ce feu, ce coffre, ces papiers? pourquoi ce dbat et ces pleurs?

(_Bgearss et la Comtesse restent confondus_).

LE COMTE.

Vous ne rpondez point?

BGEARSS _se remet, et dit d'un ton pnible_.

J'espre Monsieur, que vous n'exigez pas qu'on s'explique devant vos
gens. J'ignore quel dessein vous fait surprendre ainsi Madame! quant 
moi, je suis rsolu de soutenir mon caractre en rendant un hommage pur
 la vrit, quelle qu'elle soit.

LE COMTE, _ Figaro et  Susanne_.

Sortez tous deux.

FIGARO.

Mais, Monsieur, rendez-moi du moins la justice de dclarer que je vous
ai remis le _rcpiss_ du notaire, sur le grand objet de tantt!

LE COMTE.

Je le fais volontiers, puisque c'est rparer un tort. (_A Bgearss_).
Soyez certain Monsieur, que voil le _rcpiss_. (_Il le remet dans sa
poche._) (_Figaro et Susanne sortent chacun de leur ct._)

FIGARO, _bas  Susanne, en s'en allant_.

S'il chappe  l'explication!......

SUSANNE, _bas_.

Il est bien subtil!

FIGARO, _bas_.

Je l'ai tu!


SCNE VIII.

LA COMTESSE, LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE, _d'un ton srieux_.

Madame, nous sommes seuls.

BGEARSS, _encore mu_.

C'est moi qui parlerai. Je subirai cet interrogatoire. M'avez-vous vu,
Monsieur, trahir la vrit dans quelque occasion que ce ft?

LE COMTE, _schement_.

Monsieur...... Je ne dis pas cela.

BGEARSS, _tout--fait remis_.

Quoique je sois loin d'approuver cette inquisition peu dcente;
l'honneur m'oblige  rpter ce que je disais  Madame, en rpondant 
sa consultation:

Tout dpositaire de secrets ne doit jamais conserver de papiers s'ils
peuvent compromettre un ami qui n'est plus, et qui les mit sous notre
garde. Quelque chagrin qu'on ait  s'en dfaire, et quelque intrt mme
qu'on et  les garder; le saint respect des morts doit avoir le pas
devant tout. (_Il montre le Comte._) Un accident inopin, ne peut-il
pas en rendre un adversaire possesseur?

(_Le Comte le tire par la manche pour qu'il ne pousse pas l'explication
plus loin._)

BGEARSS.

Auriez-vous dit, Monsieur, autre chose en ma position? Qui cherche des
conseils timides, ou le soutien d'une faiblesse honteuse, ne doit point
s'adresser  moi! vous en avez des preuves l'un et l'autre, et vous
sur-tout, Monsieur le Comte! (_le Comte lui fait un signe._) Voil sur
la demande que m'a faite Madame, et sans chercher  pntrer ce que
contenaient ces papiers, ce qui m'a fait lui donner un conseil pour la
svre excution duquel je l'ai vu manquer de courage; je n'ai pas
hsit d'y substituer le mien, en combattant ses dlais imprudens. Voil
quels taient nos dbats; mais, quelque chose qu'on en pense, je ne
regretterai point ce que j'ai dit, ce que j'ai fait. (_Il lve les
bras._) Sainte amiti! tu n'es rien qu'un vain titre, si l'on ne remplit
pas tes austres devoirs.--Permettez que je me retire.

LE COMTE _exalt_.

O le meilleur des hommes! Non vous ne nous quitterez pas.--Madame, il va
nous appartenir de plus prs; je lui donne ma _Florestine_.

LA COMTESSE, _avec vivacit_.

Monsieur, vous ne pouviez pas faire un plus digne emploi du pouvoir que
la loi vous donne sur elle. Ce choix a mon assentiment si vous le jugez
ncessaire, et le plutt vaudra le mieux.

LE COMTE _hsitant_.

Eh bien!..... ce soir.... sans bruit..... votre aumnier........

LA COMTESSE, _avec ardeur_.

Eh bien! moi qui lui sers de mre, je vais la prparer  l'auguste
crmonie: mais laisserez-vous votre ami, seul gnreux envers ce digne
enfant? j'ai du plaisir  penser le contraire.

LE COMTE _embarass_.

Ah! Madame..... croyez.....

LA COMTESSE, _avec joie_.

Oui, Monsieur je le crois. C'est aujourd'hui la fte de mon fils; ces
deux vnemens runis me rendent cette journe bien chre! (_Elle
sort._)


SCNE IX.

LE COMTE, BGEARSS.

LE COMTE, _la regardant aller_.

Je ne reviens pas de mon tonnement. Je m'attendais  des dbats,  des
objections sans nombre; et je la trouve juste, bonne, gnreuse envers
mon enfant! _moi qui lui sers de mre_, dit-elle..... Non, ce n'est
point une mchante femme! elle a dans ses actions une dignit qui
m'impose;....... un ton qui brise les reproches, quand on voudrait l'en
accabler. Mais, mon ami, je m'en dois  moi-mme, pour la surprise que
j'ai montre en voyant brler ces papiers.

BGEARSS.

Quant  moi, je n'en ai point eu, voyant avec qui vous veniez. Ce
reptile vous a siffl que j'tais l pour trahir vos secrets? de si
basses imputations n'atteignent point un homme de ma hauteur; je les
vois ramper loin de moi. Mais, aprs tout Monsieur, que vous importaient
ces papiers? n'aviez vous pas pris malgr moi tous ceux que vous vouliez
garder? Ah! plt au ciel qu'elle m'et consult plutt! vous n'auriez
pas contre elle des preuves sans replique!

LE COMTE, _avec douleur_.

Oui, sans replique! (_avec ardeur._) tons-les de mon sein: elles me
brlent la poitrine. (_Il tire la lettre de son sein, et la met dans sa
poche._)

BGEARSS _continue avec douceur_.

Je combattrais avec plus d'avantage en faveur du fils de la loi! car
enfin il n'est pas comptable du triste sort qui l'a mis dans vos bras!

LE COMTE _reprend sa fureur_.

Lui, dans mes bras? jamais.

BGEARSS.

Il n'est point coupable non plus dans son amour pour _Florestine_; et
cependant, tant qu'il reste prs d'elle, puis-je m'unir  cette enfant
qui, peut-tre prise elle-mme ne cdera qu' son respect pour vous? La
dlicatesse blesse.....

LE COMTE.

Mon ami, je t'entends! et ta rflexion me dcide  le faire partir sur
le champ. Oui, je serai moins malheureux, quand ce fatal objet ne
blessera plus mes regards: mais comment entamer ce sujet avec-elle?
voudra-t-elle s'en sparer? il faudra donc faire un clat?

BGEARSS.

Un clat!..... non..... mais le divorce accrdit chez cette nation
hasardeuse, vous permettra d'user de ce moyen.

LE COMTE.

Moi, publier ma honte! quelques lches l'ont fait! c'est le dernier
dgr de l'avilissement du sicle. Que l'opprobre soit le partage de qui
donne un pareil scandale, et des fripons qui le provoquent.

BGEARSS.

J'ai fait envers elle, envers vous, ce que l'honneur me prescrivait. Je
ne suis point pour les moyens violens, sur-tout quand il s'agit d'un
fils......

LE COMTE.

Dites _d'un tranger_, dont je vais hter le dpart.

BGEARSS.

N'oubliez pas cet insolent valet.

LE COMTE.

J'en suis trop las pour le garder. Toi, cours Ami, chez mon notaire;
retire, avec mon reu que voil, mes trois millions d'or dposs. Alors
tu peux  juste titre tre gnreux au contrat qu'il nous faut brusquer
aujourd'hui... car te voil bien possesseur..... (_Il lui remet le reu;
le prend sous le bras, et ils sortent._) et ce soir,  minuit, sans
bruit, dans la chapelle de Madame......

(_On n'entend pas le reste._)


FIN DU TROISIME ACTE.




ACTE IV.

_Le thtre reprsente le mme cabinet de la Comtesse._


SCNE PREMIRE.

FIGARO, _seul, agit, regardant de ct et d'autre_.

Elle me dit: viens  six heures au cabinet; c'est le plus sr pour nous
parler... Je brusque tout dehors, et je rentre en sueur! O est-elle?
(_Il se promne en s'essuyant._) Ah! parbleu, je ne suis pas fou! je les
ai vu sortir d'ici, Monsieur le tenant sous le bras!... Eh bien! pour un
chec, abandonnons-nous la partie?....... Un Orateur fuit-il lchement
la tribune, pour un argument tu sous lui? Mais, quel dtestable
endormeur! (_Vivement._) Parvenir  brler les lettres de Madame, pour
qu'elle ne voye pas qu'il en manque; et se tirer d'un
claircissement!...... C'est l'enfer concentr, tel que _Milton_ nous
l'a dpeint! (_D'un ton badin._) J'avais raison tantt, dans ma colre:
_Honor Bgearss_ est le diable que les hbreux nommaient _Lgion_; et,
si l'on y regardait bien, on verrait le lutin avoir le pied fourchu,
seule partie, disait ma mre, que les dmons ne peuvent dguiser. (_Il
rit._) Ah! ah! ah! ma gat me revient; d'abord, parce que j'ai mis l'or
du _Mexique_ en sret chez _Fal_, ce qui nous donnera du temps; (_Il
frappe d'un billet sur sa main._) et puis... Docteur en toute
hypocrisie! Vrai Major d'infernal Tartuffe! grce au hasard qui rgit
tout,  ma tactique,  quelques louis sems; voici qui me promet une
lettre de toi, o, dit-on, tu poses le masque,  ne rien laisser
desirer! (_Il ouvre le billet et dit:_) Le coquin qui l'a lu en veut
cinquante louis?... eh bien! il les aura, si la lettre les vaut; une
anne de mes gages sera bien employe, si je parviens  dtromper un
matre  qui nous devons tant..... Mais o es-tu, Susanne, pour en rire?
_O que piacere!_..... A demain donc! car je ne vois pas que rien
priclite ce soir... Et pourquoi perdre un temps? Je m'en suis toujours
repenti.... (_Trs-vivement._) Point de dlai; courons attacher le
ptard; dormons dessus; la nuit porte conseil, et demain matin nous
verrons qui des deux fera sauter l'autre.


SCNE II.

BGEARSS, FIGARO.

BGEARSS, _raillant_.

Eeeh! c'est mons _Figaro_! La place est agrable, puisqu'on y retrouve
Monsieur.

FIGARO, _du mme ton_.

Ne ft-ce que pour avoir la joie de l'en chasser une autre fois.

BGEARSS.

De la rancune pour si peu? vous tes bien bon d'y songer! chacun
n'a-t-il pas sa manie?

FIGARO.

Et celle de Monsieur est de ne plaider qu' huis-clos?

BGEARSS, _lui frappant sur l'paule_.

Il n'est pas essentiel qu'un sage entende tout, quand il sait si bien
deviner.

FIGARO.

Chacun se sert des petits talens que le ciel lui a dpartis.

BGEARSS.

Et _l'Intrigant_ compte-t-il gagner beaucoup avec ceux qu'il nous montre
ici?

FIGARO.

Ne mettant rien  la partie, j'ai tout gagn..... si je fais perdre
l'_autre_.

BGEARSS, _piqu_.

On verra le jeu de Monsieur.

FIGARO.

Ce n'est pas de ces coups brillans qui blouissent la gallerie. (_Il
prend un air niais._) Mais _chacun pour soi; Dieu pour tous_, comme a
dit le roi Salomon.

BGEARSS, _souriant_.

Belle sentence! N'a-t-il pas dit aussi: _Le soleil luit pour tout le
monde_?

FIGARO, _firement._

Oui, en dardant sur le serpent prt  mordre la main de son imprudent
bienfaiteur! (_Il sort._)


SCNE III.

BGEARSS, _seul, le regardant aller_.

Il ne farde plus ses desseins! Notre homme est fier? bon signe, il ne
sait rien des miens; il aurait la mine bien longue s'il tait instruit
qu' minuit... (_Il cherche dans ses poches vivement._) Eh bien!
qu'ai-je fait du papier? Le voici. (_Il lit._) _Reu de M. Fal, notaire,
les trois millions d'or spcifis dans le bordereau, ci-dessus. A Paris,
le..... ALMAVIVA._--C'est bon; je tiens la pupille et l'argent! Mais ce
n'est point assez; cet homme est faible, il ne finira rien pour le reste
de sa fortune. La Comtesse lui en impose; il la craint, l'aime
encore........... Elle n'ira point au couvent, si je ne les mets aux
prises, et ne le force  s'expliquer................. brutalement. (_Il
se promne._)--Diable! ne risquons pas ce soir un dnouement aussi
scabreux! En prcipitant trop les choses, on se prcipite avec elles! Il
sera temps demain, quand j'aurai bien serr le doux lien sacramentel qui
va les enchaner  moi? (_Il appuie ses deux mains sur sa poitrine._) Eh
bien! maudite joie, qui me gonfles le coeur! ne peux-tu donc te
contenir?..... Elle m'touffera, la fougueuse, ou me livrera comme un
sot, si je ne la laisse un peu s'vaporer, pendant que je suis seul
ici. Sainte et douce crdulit! l'poux te doit la magnifique dot! Ple
desse de la nuit, il te devra bientt sa froide pouse. (_Il frotte ses
mains de joie._) _Bgearss!_ heureux _Bgearss_!... Pourquoi
l'appelez-vous _Bgearss_? n'est-il donc pas plus d' moiti _le
Seigneur Comte Almaviva_? (_D'un ton terrible._) Encore un pas,
_Bgearss_! et tu l'es tout--fait.--Mais il te faut auparavant..... Ce
_Figaro_ pse sur ma poitrine! car c'est lui qui l'a fait venir!... Le
moindre trouble me perdait.... Ce valet l me portera malheur.... c'est
le plus clairvoyant coquin!.... Allons, allons, qu'il parte avec son
chevalier errant!


SCNE IV.

BGEARSS, SUSANNE.

SUSANNE, _accourant, fait un cri d'tonnement, de voir un autre que
Figaro_.

Ah! (_A part._) Ce n'est pas lui!

BGEARSS.

Quelle surprise! Et qu'attendais-tu donc?

SUSANNE, _se remettant_.

Personne. On se croit seule ici...

BGEARSS.

Puisque je t'y rencontre; un mot avant le comit.

SUSANNE.

Que parlez-vous de comit? rellement depuis deux ans on n'entend plus
du tout la langue de ce pays!

BGEARSS, _riant sardoniquement_.

H! h!... (_Il ptrit dans sa bote une prise de tabac, d'un air
content de lui._) Ce comit, ma chre, est une confrence entre la
Comtesse, son fils, notre jeune pupille et moi, sur le grand objet que
tu sais.

SUSANNE.

Aprs la scne que j'ai vue, osez-vous encor l'esprer?

BGEARSS, _bien fat_.

Oser l'esprer!... Non. Mais seulement... Je l'pouse ce soir.

SUSANNE, _vivement_.

Malgr son amour pour _Lon_?

BGEARSS.

Bonne femme! qui me disais: _Si vous faites cela, Monsieur_....

SUSANNE.

Eh! qui et pu l'imaginer?

BGEARSS, _prenant son tabac en plusieurs fois_.

Enfin, que dit-on? parle-t-on? Toi qui vis dans l'intrieur, qui a
l'honneur des confidences; y pense-t-on du bien de moi? car c'est-l le
point important.

SUSANNE.

L'important serait de savoir quel talisman vous employez pour dominer
tous les esprits? Monsieur ne parle de vous qu'avec enthousiasme! ma
matresse vous porte aux nues! son fils n'a d'espoir qu'en vous seul!
notre pupille vous rvre!...

BGEARSS, _d'un ton bien fat, secouant le tabac de son jabot_.

Et toi, _Susanne_, qu'en dis-tu?

SUSANNE.

Ma foi, monsieur, je vous admire! Au milieu du dsordre affreux que vous
entretenez ici, vous seul tes calme et tranquille; il me semble
entendre un gnie qui fait tout mouvoir  son gr.

BGEARSS, _bien fat_.

Mon enfant, rien n'est plus ais. D'abord il n'est que deux pivots sur
qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La morale, tant
soit peu mesquine, consiste  tre juste et vrai; elle est, dit-on, la
clef de quelques vertus routinires.

SUSANNE.

Quant  la politique?...

BGEARSS, _avec chaleur_.

Ah! c'est l'art de crer des faits, de dominer, en se jouant, les
vnemens et les hommes; l'intrt est son but; l'intrigue son moyen:
toujours sobre de vrits, ses vastes et riches conceptions sont un
prisme qui blouit. Aussi profonde que l'_Etna_, elle brle et gronde
long-temps avant d'clater au dehors; mais alors rien ne lui rsiste:
elle exige de hauts talens: le scrupule seul peut lui nuire; (_En
riant._) c'est le secret des ngociateurs.

SUSANNE.

Si la morale ne vous chauffe pas, l'autre, en revanche, excite en vous
un assez vif enthousiasme!

BGEARSS, _averti, revient  lui_.

Eh!... ce n'est pas elle; c'est toi!--Ta comparaison d'un gnie.....--Le
chevalier vient; laisse-nous.


SCNE V.

LON, BGEARSS.

LON.

Monsieur _Bgearss_, je suis au dsespoir!

BGEARSS, _d'un ton protecteur_.

Qu'est-il arriv, jeune ami?

LON.

Mon pre vient de me signifier, avec une duret!..... que j'esse 
faire, sous deux jours, tous les apprts de mon dpart pour _Malte_:
point d'autre train, dit-il, que _Figaro_, qui m'accompagne, et un valet
qui courra devant nous.

BGEARSS.

Cette conduite est en effet bisarre, pour qui ne sait pas son secret;
mais nous qui l'avons pntr, notre devoir est de le plaindre. Ce
voyage est le fruit d'une frayeur bien excusable! _Malte_ et vos voeux
ne sont que le prtexte; un amour qu'il redoute, est son vritable
motif.

LON, _avec douleur_.

Mais, mon ami, puisque vous l'pousez?

BGEARSS, _confidentiellement_.

Si son frre le croit utile  suspendre un fcheux dpart!..... Je ne
verrais qu'un seul moyen....

LON.

O mon ami! dites-le moi?

BGEARSS.

Ce serait que madame votre mre vainqut cette timidit qui l'empche,
avec lui, d'avoir une opinion  elle; car sa douceur vous nuit bien plus
que ne ferait un caractre trop ferme.--Supposons, qu'on lui ait donn
quelque prvention injuste; qui a le droit, comme une mre, de rappeler
un pre  la raison? Engagez la  le tenter,... non pas aujourd'hui,
mais........ demain, et sans y mettre de faiblesse.

LON.

Mon ami vous avez raison: cette crainte est son vrai motif. Sans doute
il n'y a que ma mre qui puisse le faire changer. La voici qui vient
avec celle..... que je n'ose plus adorer. (_Avec douleur._) O mon ami!
rendez la bien heureuse.

BGEARSS, _caressant_.

En lui parlant tous les jours de son frre.


SCNE VI.

LA COMTESSE, FLORESTINE, BGEARSS, SUSANNE, LON.

LA COMTESSE _coffe, pare, portant une robe rouge et noire, et son
bouquet de mme couleur_.

_Susanne_, donne mes diamans?

(_Susanne va les chercher._)

BGEARSS, _affectant de la dignit_.

Madame, et vous Mademoiselle, je vous laisse avec cet ami; je confirme
d'avance tout ce qu'il va vous dire. Hlas! ne pensez point au bonheur
que j'aurais de vous appartenir  tous; votre repos doit seul vous
occuper. Je n'y veux concourir que sous la forme que vous adopterez:
mais, soit que Mademoiselle accepte ou non mes offres, recevez ma
dclaration, que toute la fortune dont je viens d'hriter lui est
destine de ma part, dans un contrat, ou par un testament; je vais en
faire dresser les actes: Mademoiselle choisira. Aprs ce que je viens de
dire, il ne conviendrait pas que ma prsence ici gnt un parti qu'elle
doit prendre en toute libert: mais, quel qu'il soit,  mes amis, sachez
qu'il est sacr pour moi: je l'adopte sans restriction. (_Il salue
profondment et sort._)


SCNE VII.

LA COMTESSE, LON, FLORESTINE.

LA COMTESSE _le regarde aller_.

C'est un ange envoy du ciel pour rparer tous nos malheurs.

LON, _avec une douleur ardente_.

O _Florestine_! il faut cder: ne pouvant tre l'un  l'autre, nos
premiers lans de douleur nous avaient fait jurer de n'tre jamais 
personne; j'accomplirai ce serment pour nous deux. Ce n'est pas
tout--fait vous perdre, puisque je retrouve une soeur o j'esprais
possder une pouse. Nous pourrons encore nous aimer.


SCNE VIII.

LA COMTESSE, LON, FLORESTINE, SUSANNE.

SUSANNE _apporte l'crin_.

LA COMTESSE, _en parlant, met ses boucles d'oreilles, ses bagues, son
bracelet, sans rien regarder_.

_Florestine!_ pouse _Bgearss_; ses procds l'en rendent digne; et
puisque cet hymen fait le bonheur de ton parain, il faut l'achever
aujourd'hui.

(_Susanne sort et emporte l'crin._)


SCNE IX.

LA COMTESSE, LON, FLORESTINE.

LA COMTESSE _ Lon_.

Nous, mon fils, ne sachons jamais ce que nous devons ignorer. Tu
pleures, _Florestine_!

FLORESTINE, _pleurant_.

Ayez piti de moi, Madame! Eh! comment soutenir autant d'assauts dans un
seul jour? A peine j'apprends qui je suis, qu'il faut renoncer 
moi-mme, et me livrer... Je meurs de douleur et d'effroi. Dnue
d'objections contre M. _Bgearss_, je sens mon coeur  l'agonie, en
pensant qu'il peut devenir... Cependant il le faut; il faut me sacrifier
au bien de ce frre chri;  son bonheur, que je ne puis plus faire.
Vous dites que je pleure! Ah! je fais plus pour lui que si je lui
donnais ma vie! Maman, ayez piti de nous! bnissez vos enfans! ils sont
bien malheureux! (_Elle se jette  genoux; Lon en fait autant._)

LA COMTESSE _leur imposant les mains_.

Je vous bnis, mes chers enfans. Ma _Florestine_ je t'adopte. Si tu
savais  quel point tu m'es chre! Tu seras heureuse, ma fille, et du
bonheur de la vertu; celui-l peut ddommager des autres. (_Ils se
relvent._)

FLORESTINE.

Mais croyez-vous, Madame, que mon dvouement le ramne  _Lon_,  son
fils? car il ne faut pas se flatter: son injuste prvention va
quelquefois jusqu' la haine.

LA COMTESSE.

Chre fille, j'en ai l'espoir.

LON.

C'est l'avis de M. _Bgearss_: il me l'a dit; mais il m'a dit aussi
qu'il n'y a que maman qui puisse oprer ce miracle; Aurez-vous donc la
force de lui parler en ma faveur?

LA COMTESSE.

Je l'ai tent souvent, mon fils, mais sans aucun fruit apparent.

LON.

O ma digne mre! c'est votre douceur qui m'a nui. La crainte de le
contrarier vous a trop empch d'user de la juste influence que vous
donnent votre vertu et le respect profond dont vous tes entoure. Si
vous lui parliez avec force, il ne vous rsisterait pas.

LA COMTESSE.

Vous le croyez, mon fils? je vais l'essayer devant vous. Vos reproches
m'affligent presqu'autant que son injustice. Mais, pour que vous ne
gniez pas le bien que je dirai de vous, mettez-vous dans mon cabinet;
vous m'entendrez, de-l, plaider une cause si juste: vous n'accuserez
plus une mre de manquer d'nergie, quand il faut dfendre son fils!
(_Elle sonne._) _Florestine_, la dcence ne te permet pas de rester: vas
t'enfermer; demande au ciel qu'il m'accorde quelque succs, et rende
enfin la paix  ma famille dsole.

(_Florestine sort._)


SCNE X.

SUSANNE, LA COMTESSE, LON.

SUSANNE.

Que veut Madame? elle a sonn.

LA COMTESSE.

Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.

SUSANNE, _effraye_.

Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi!
Monsieur, qui ne vient jamais... sans...

LA COMTESSE.

Fais ce que je te dis, _Susanne_, et ne prends nul souci du reste.

(_Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur._)


SCNE XI.

LA COMTESSE, LON.

LA COMTESSE.

Vous allez voir, mon fils, si votre mre est faible en dfendant vos
intrts! Mais laissez-moi me recueillir, me prparer, par la prire, 
cet important plaidoyer.

(_Lon entre au cabinet de sa mre._)


SCNE XII.

LA COMTESSE, _seule, un genou sur son fauteuil_.

Ce moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est
prt  s'arrter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au
coeur d'un poux? (_Plus bas._) Vous seul connaissez les motifs qui
m'ont toujours ferm la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon
fils; vous savez,  mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi!
Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleure vingt ans, ait obtenu de
vous un pardon gnreux, comme un sage ami m'en assure:  mon Dieu!
donnez-moi la force de frapper au coeur d'un poux!


SCNE XIII.

LA COMTESSE, LE COMTE, LON _cach_.

LE COMTE, _schement_.

Madame, on dit que vous me demandez?

LA COMTESSE, _timidement_.

J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que
chez vous.

LE COMTE.

M'y voil, Madame; parlez.

LA COMTESSE, _tremblante_.

Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prtez-moi votre attention.

LE COMTE, _impatient_.

Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en
place.

LA COMTESSE _s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas_.

Il s'agit de mon fils... Monsieur.

LE COMTE, _brusquement_.

De votre fils, Madame?

LA COMTESSE.

Et quel autre intrt pourrait vaincre ma rpugnance  engager un
entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans
un tat  faire compassion: l'esprit troubl, le coeur serr de
l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de
duret qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrce
d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un excrable duel nous a ravi
notre autre fils....

LE COMTE, _les mains sur le visage, avec un air de douleur_.

Ah!...

LA COMTESSE.

Celui-ci, qui jamais ne dt connatre le chagrin, a redoubl de soins et
d'attentions pour adoucir l'amertume des ntres!

LE COMTE, _se promenant doucement_.

Ah!...

LA COMTESSE.

Le caractre emport de son frre, son dsordre, ses gots et sa
conduite drgle nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel
svre, mais sage en ses dcrets, en nous privant de cet enfant, nous en
a peut-tre pargn de plus cuisans pour l'avenir.

LE COMTE, _avec douleur_.

Ah!... Ah!...

LA COMTESSE.

Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqu  ses devoirs?
Jamais le plus lger reproche ft-il mrit de sa part? Exemple des
hommes de son ge, il a l'estime universelle: il est aim, recherch,
consult. Son p...protecteur naturel, mon poux seul, parat avoir les
yeux ferms sur un mrite transcendant, dont l'clat frappe tout le
monde.

LE COMTE _se promne, plus vte sans parler_.

LA COMTESSE, _prenant courage de son silence, continue d'un ton plus
ferme, et l'lve par degrs_.

En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais  fort grand honneur de vous
soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la
vtre; mais il s'agit... d'un fils...

LE COMTE _s'agite en marchant_.

LA COMTESSE.

Quand il avait un frre an; l'orgueil d'un trs-grand nom le
condamnant au clibat, l'ordre de _Malte_ tait son sort. Le prjug
semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils
(_Timidement._) gaux en droits.

LE COMTE _s'agite plus fort_. (_A part, d'un ton touff._)

Egaux en droits!.....

LA COMTESSE, _un peu plus fort_.

Mais depuis deux annes qu'un accident affreux.... les lui a tous
transmis; n'est-il pas tonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le
relever de ses voeux? Il est de notorit que vous n'avez quitt
l'_Espagne_ que pour dnaturer vos biens, par la vente, ou par des
changes. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus
loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la
maison p.....par vous habite! Permettez-moi de vous le dire; un
traitement aussi trange est sans excuse aux yeux de la raison.
Qu'a-t-il fait pour le mriter?

LE COMTE, _s'arrte; d'un ton terrible_.

Ce qu'il a fait!

LA COMTESSE, _effraye_.

Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser!

LE COMTE, _plus fort_.

Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez?

LA COMTESSE, _en dsordre_.

Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup!

LE COMTE, _avec fureur_.

Puisque vous avez provoqu l'explosion du ressentiment qu'un respect
humain enchanait, vous entendrez son arrt et le vtre.

LA COMTESSE, _plus trouble_.

Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!....

LE COMTE.

Vous demandez ce qu'il a fait?

LA COMTESSE, _levant les bras_.

Non, Monsieur, ne me dites rien!

LE COMTE, _hors de lui_.

Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-mme! et
comment, recevant un adultre dans vos bras, vous avez mis dans ma
maison cet enfant tranger, que vous osez nommer mon fils.

LA COMTESSE, _au dsespoir, veut se lever_.

Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.

LE COMTE, _la clouant sur son fauteuil_.

Non, vous ne fuirez pas; vous n'chapperez point  la conviction qui
vous presse. (_Lui montrant sa lettre._) Connaissez-vous cette criture?
Elle est trace de votre main coupable! et ces caractres sanglans qui
lui servirent de rponse...

LA COMTESSE, _anantie_.

Je vais mourir! je vais mourir!

LE COMTE, _avec force_.

Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai souligns! (_Il lit avec
garement._) Malheureux insens! notre sort est rempli; votre crime, le
mien reoit sa punition. Aujourd'hui, jour de _Saint-Lon_, patron de ce
lieu, et le vtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et
mon dsespoir... (_Il parle._) Et cet enfant est n le jour de
_Saint-Lon_, plus de dix mois aprs mon dpart pour la _Vera Crux_!

(_Pendant qu'il lit trs-fort, on entend la Comtesse, gare, dire des
mots coups qui partent du dlire._)

LA COMTESSE, _priant, les mains jointes_.

Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus cach demeure
toujours impuni!

LE COMTE.

...Et de la main du corrupteur. (_Il lit._) L'ami qui vous rendra ceci,
quand je ne serai plus, est sr.

LA COMTESSE, _priant_.

Frappes, mon Dieu! car je l'ai mrit!

LE COMTE _lit_.

Si la mort d'un infortun vous inspirait un reste de piti; parmi les
noms qu'on va donner  ce fils, hritier d'un autre.....

LA COMTESSE, _priant_.

Accepte l'horreur que j'prouve, en expiation de ma faute!

LE COMTE _lit_.

Puis-je esprer que le nom de _Lon_... (_Il parle._) Et ce fils
s'appelle _Lon_!

LA COMTESSE, _gare, les yeux ferms_.

O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il gala ma punition! Que ta volont
s'accomplisse!

LE COMTE, _plus fort_.

Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon
loignement pour lui?

LA COMTESSE, _priant toujours_.

Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit?

LE COMTE.

Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au
bras mon portrait!

LA COMTESSE, _en le dtachant, le regarde_.

Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne.
(_Dans le plus grand garement._) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds
la raison! Ma conscience trouble fait natre des fantmes!--Rprobation
anticipe!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est
lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau!

LE COMTE, _effray_.

Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas...

LA COMTESSE, _en dlire_.

Ombre terrible! loigne toi!

LE COMTE _crie avec douleur_.

Ce n'est pas ce que vous croyez!

LA COMTESSE _jette le bracelet par terre_.

Attends... Oui, je t'obirai...

LE COMTE, _plus troubl_.

Madame, coutez-moi...

LA COMTESSE.

J'irai... Je t'obis... Je meurs... (_Elle reste vanouie._)

LE COMTE, _effray, ramasse le bracelet_.

J'ai pass la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui
chercher du secours! (_Il sort, il s'enfuit._)

(_Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse  terre._)


SCNE XIV.

LON _accourant_; LA COMTESSE _vanouie_.

LON, _avec force_.

O ma mre!... ma mre! c'est moi qui te donne la mort! (_Il l'enlve et
la remet sur son fauteuil, vanouie._) Que ne suis-je parti, sans rien
exiger de personne? j'aurais prvenu ces horreurs!


SCNE XV.

LE COMTE, SUSANNE, LON, LA COMTESSE _vanouie_.

LE COMTE, _en rentrant s'crie_.

Et son fils!

LON, _gar_.

Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (_Il l'embrasse en
criant._)

LE COMTE, _effray_.

Des sels! des sels! _Susanne!_ un million si vous la sauvez!

LON.

O malheureuse mre!

SUSANNE.

Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tcher de la
dessrer.

LE COMTE, _gar_.

Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais d la mnager!

LON, _criant avec dlire_.

Elle est morte! elle est morte!


SCNE XVI.

LE COMTE, SUSANNE, LON, LA COMTESSE _vanouie_, FIGARO, _accourant_.

FIGARO.

Et qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez
mourir! (_Il lui prend le bras._) Non, elle ne l'est pas; ce n'est
qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps,
il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut.

LE COMTE, _hors de lui_.

Des ailes, _Figaro_! ma fortune est  toi.

FIGARO, _vivement_.

J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en pril! (_Il sort
en courant._)


SCNE XVII.

LE COMTE, LON, LA COMTESSE _vanouie_, SUSANNE.

LON, _lui tenant le flacon sous le nez_.

Si l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse
mre!.... La voici qui revient....

SUSANNE, _pleurant_.

Madame! allons, Madame!....

LA COMTESSE, _revenant  elle_.

Ah! qu'on a de peine  mourir!

LON, _gar_.

Non Maman; vous ne mourrez pas!

La Comtesse, _gare_.

O Ciel! entre mes juges! entre mon poux et mon fils! Tout est connu...
et criminelle envers tous deux... (_Elle se jette  terre et se
prosterne._) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour
moi! (_Avec horreur._) Mre coupable! pouse indigne! un instant nous a
tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre
intestine entre le pre et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que
ce crime ft dcouvert! Puisse ma mort expier mon forfait!

LE COMTE, _au dsespoir_.

Non, revenez  vous! votre douleur a dchir mon me! Asseyons-la.
_Lon!_.... Mon Fils! (_Lon fait un grand mouvement._) _Susanne_,
asseyons-la.

(_Ils la remettent sur le fauteuil._)


SCNE XVIII.

LES PRCDENS, FIGARO.

FIGARO, _accourant_.

Elle a repris sa connaissance?

SUSANNE.

Ah Dieu! j'touffe aussi. (_Elle se dessre._)

LE COMTE _crie_.

_Figaro!_ vos secours!

FIGARO, _touff_.

Un moment, calmez-vous. Son tat n'est plus si pressant. Moi qui tais
dehors, grand Dieu! je suis rentr bien  propos!.... Elle m'avait fort
effray! Allons, Madame, du courage!

LA COMTESSE, _priant, renverse_.

Dieu de bont! fais que je meure!

LON, _en l'asseyant mieux_.

Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous rparerons nos torts. Monsieur!
vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos
titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hlas! je l'ignorais. Mais,
par piti, n'crasez point d'un dshonneur public cette infortune qui
fut vtre.... Une erreur expie par vingt annes de larmes, est-elle
encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mre et moi, nous nous
bannissons de chez vous.

LE COMTE, _exalt_.

Jamais! vous n'en sortirez point.

LON.

Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de _Lon_, sous le
simple habit d'un soldat, je dfendrai la libert de notre nouvelle
Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zl
citoyen.

(_Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorb dans l'autre._)

LA COMTESSE, _pniblement_.

_Lon!_ mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la
supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas dtester sa mre. Cette
fiert dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'pousa sans
biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma
faible existence; et toi, tu serviras l'Etat.

LE COMTE, _avec dsespoir_.

Non, _Rosine_! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien
de vertus je privais ma triste vieillesse!....

LA COMTESSE.

Vous en serez envelopp.--_Florestine_ et _Bgearss_ vous restent.
_Floresta_, votre fille, l'enfant chri de votre coeur!.....

LE COMTE, _tonn_.

Comment?..... d'o savez-vous?.... qui vous l'a dit?.....

LA COMTESSE.

Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point
d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous sparer, que
j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous tes possesseur
d'une terrible lettre que je croyais brle avec les autres? Quelqu'un
m'a-t-il trahie?

FIGARO, _s'criant_.

Oui! l'infme _Bgearss_: je l'ai surpris tantt qui la remettait 
Monsieur.

LE COMTE, _parlant vte_.

Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre
objet, nous examinions votre crin, sans nous douter qu'il et un double
fond. Dans le dbat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain,
 son trs-grand tonnement. Il a cru le coffre bris!

FIGARO, _criant plus fort_.

Son tonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire!

LE COMTE.

Est-il possible?

LA COMTESSE.

Il est trop vrai!

LE COMTE.

Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand
j'ai voulu les lui lire, il a refus de les voir.

SUSANNE, _s'criant_.

Il les a lus cent fois avec Madame!

LE COMTE.

Est-il vrai? Les connaissait-il?

LA COMTESSE.

Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'arme, lorsqu'un
infortun mourut.

LE COMTE.

Cet ami sr, instruit de tout?.....

FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, _ensemble, criant_.

C'est lui!

LE COMTE.

O sclratesse infernale! avec quel art il m'avait engag! A prsent je
sais tout.

FIGARO.

Vous le croyez!

LE COMTE.

Je connais son affreux projet. Mais, pour en tre plus certain,
dchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma
_Florestine_?

LA COMTESSE, _vte_.

Lui seul m'en a fait confidence.

LON, _vte_.

Il me l'a dit sous le secret.

SUSANNE, _vte_.

Il me l'a dit aussi.

LE COMTE, _avec horreur_.

O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses
mains!

FIGARO, _vivement_.

Plus d'un tiers y serait dj, si je n'avais port, sans vous le dire,
vos trois millions d'or en dpt chez M. _Fal_: vous alliez l'en rendre
le matre, heureusement je m'en suis dout. Je vous ai donn son
reu....

LE COMTE, _vivement_.

Le sclrat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme.

FIGARO, _dsol_.

O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est
perdu! Je cours chez M. _Fal_. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop
tard!

LE COMTE, _ Figaro_.

Le tratre n'y peut tre encore.

FIGARO.

S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (_Il veut sortir._)

Le COMTE, _vivement, l'arrte_.

Mais, _Figaro_! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire,
reste enseveli dans ton sein?

FIGARO, _avec une grande sensibilit_.

Mon matre! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-l, et dix que je
travaille  empcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon
retour, avant de prendre aucun parti.

LE COMTE, _vivement_.

Penserait-il se disculper?

FIGARO.

Il fera tout pour le tenter; (_Il tire une lettre de sa poche._) mais
voici le prservatif. Lisez le contenu de cette pouvantable lettre; le
secret de l'enfer est l. Vous me saurez bon gr d'avoir tout fait pour
me la procurer. (_Il lui remet la lettre de Bgearss._) _Susanne!_ des
gotes  ta matresse! Tu sais comment je les prpare! (_Il lui donne un
flacon._) Passez l sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour
d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'teindrait dans
nos mains!

LE COMTE, _exalt_.

Recommencer! Je me ferais horreur!

FIGARO, _ la Comtesse_.

Vous l'entendez, Madame? le voil dans son caractre! et c'est mon
matre que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colre, chez
les bons coeurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (_Il
s'enfuit._)

(_Le Comte et Lon la prennent sous les bras; ils sortent tous._)


FIN DU QUATRIME ACTE.




ACTE V.

_Le Thtre reprsente le grand salon du premier acte._


SCNE PREMIRE.

LE COMTE, LA COMTESSE, LON, SUSANNE.

(_La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand dsordre de parure._)

LON, _soutenant sa mre_.

Il fait trop chaud, maman, dans l'appartement intrieur. _Susanne_,
avance une bergre. (_On l'assied._)

LE COMTE _attendri, arrangeant les coussins_.

tes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore?

LA COMTESSE _accable_.

Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces rcits affreux
m'ont brise! cette infme lettre, sur-tout....

LE COMTE _dlirant_.

Mari en Irlande, il pousait ma fille! et tout mon bien plac sur la
banque de _Londres_, et fait vivre un repaire affreux, jusqu' la mort
du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?...

LA COMTESSE.

Homme infortun! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre
_Florestine_; elle avait le coeur si serr de ce qui devait lui
arriver! Vas la chercher _Susanne_, et ne l'instruis de rien.

LE COMTE, _avec dignit_.

Ce que j'ai dit  _Figaro_, _Susanne_, tait pour vous, comme pour lui?

SUSANNE.

Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop
gmi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (_Elle sort._)


SCNE II.

LE COMTE, LA COMTESSE, LON.

LE COMTE, _avec un vif sentiment_.

Ah! Rosine! schez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera!

LA COMTESSE.

Mon fils! embrasse les genoux de ton gnreux protecteur; et rends-lui
grace pour ta mre. (_Il veut se mettre  genoux._)

LE COMTE _le relve_.

Oublions le pass, _Lon_. Gardons-en le silence, et n'mouvons plus
votre mre. _Figaro_ demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout,
la jeunesse de _Florentine_, en lui cachant soigneusement les causes de
cet accident!


SCNE III.

FLORESTINE, SUSANNE, LES PRCDENS.

FLORESTINE, _accourant_.

Mon Dieu! Maman, qu'avez-vous donc?

LA COMTESSE.

Rien que d'agrable  t'apprendre; et ton parain va t'en instruire.

LE COMTE.

Hlas! ma Florestine! je frmis du pril o j'allais plonger ta
jeunesse. Grace au Ciel, qui dvoile tout, tu n'pouseras point
_Bgearss_! Non; tu ne seras point la femme du plus pouvantable
ingrat!...

FLORESTINE.

Ah! Ciel! Lon!...

LON.

Ma soeur, il nous a tous jous!

FLORESTINE, _au Comte_.

Sa Soeur!

LE COMTE.

Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu tais le
prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi.

LA COMTESSE.

L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumires. Aimable
enfant! rends grce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger!

LON.

Ma soeur, il nous a tous jous!

FLORESTINE, _au Comte_.

Monsieur, il m'apple sa soeur!

LA COMTESSE, _exalte_.

Oui _Floresta_, tu es  nous. C'est-l notre secret chri. Voil ton
pre; voil ton frre; et moi je suis ta mre pour la vie. Ah! garde-toi
de l'oublier jamais! (_Elle tend la main au Comte._) Almaviva! pas-vrai
qu'elle est _ma fille_?

LE COMTE, _exalt_.

Et lui, _mon fils_; voil nos deux enfans. (_Tous se serrent dans les
bras l'un de l'autre._)


SCNE IV.

FIGARO, M. FAL, _Notaire_, LES PRCDENS.

FIGARO, _accourant et jettant son manteau_.

Maldiction! Il a le porte-feuille. J'ai vu le tratre l'emporter, quand
je suis entr chez Monsieur.

LE COMTE.

O Monsieur Fal! vous vous tes press!

M. FAL, _vivement_.

Non, Monsieur, au contraire. Il est rest plus d'une heure avec moi: m'a
fait achever le contrat, y insrer la donation qu'il fait. Puis il m'a
remis mon reu, au bas duquel tait le vtre; en me disant que la somme
est  lui; qu'elle est un fruit d'hrdit; qu'il vous l'a remise en
confiance....

LE COMTE.

O sclrat! Il n'oublie rien!

FIGARO.

Que de trembler sur l'avenir!

M. FAL.

Avec ces claircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il
exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage,
et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remde.

LE COMTE, _avec vhmence_.

Que tout l'or du monde prisse; et que je sois dbarass de lui!

FIGARO, _jettant son chapeau sur un fauteuil_.

Duss-je tre pendu; il n'en gardera pas une obole! (_A Susanne._)
Veille au dehors, _Susanne_. (_Elle sort._)

M. FAL.

Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons tmoins, qu'il
tient ce trsor de Monsieur? Sans cela, je dfie qu'on puisse le lui
arracher!

FIGARO.

S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'htel, il n'y
rentrera plus.

LE COMTE, _vivement_.

Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste!

FIGARO, _vivement_.

Lui laisser par dpit l'hritage de vos enfans? ce n'est pas vertu,
c'est faiblesse.

LON _fch_.

_Figaro!_

FIGARO _plus fort_.

Je ne m'en ddis point. (_Au Comte._) Qu'obtiendra donc de vous
l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie?

LE COMTE _se fchant_.

Mais, l'entreprendre sans succs; c'est lui mnager un triomphe....


SCNE V.

LES PRCDENS, SUSANNE.

SUSANNE _ la porte, et criant_.

Monsieur _Bgearss_ qui rentre! (_Elle sort._)


SCNE VI.

LES PRCDENS, _except_ SUSANNE,

(_Ils font tous un grand mouvement._)

LE COMTE, _hors de lui_.

Oh! tratre!

FIGARO, _trs-vte_.

On ne peut plus se concerter; mais si vous m'coutez, et me secondez
tous, pour lui donner une scurit profonde; j'engage ma tte au succs.

M. FAL.

Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat?

FIGARO, _trs-vite_.

Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut
l'amener de plus loin  faire un aveu volontaire. (_Au Comte._) Feignez
de vouloir me chasser.

LE COMTE, _troubl_.

Mais, mais, sur quoi?


SCNE VII.

LES PRCDENS, SUSANNE, BGEARSS.

SUSANNE, _accourant_.

Monsieur _Bgeaaaaaaarss_! (_Elle se range prs de la Comtesse._)

BGEARSS, _montre une grande surprise_.

FIGARO, _s'crie, en le voyant_.

Monsieur _Bgearss_! (_humblement._) Eh bien! ce n'est qu'une
humiliation de plus. Puisque vous attachez  l'aveu de mes torts le
pardon que je sollicite; j'espre que Monsieur ne sera pas moins
gnreux.

BGEARSS, _tonn_.

Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assembls!

LE COMTE, _brusquement_.

Pour chasser un sujet indigne.

BGEARSS, _plus surpris encore, voyant le Notaire_.

Et Monsieur _Fal_?

M. FAL, _lui montrant le contrat_.

Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous.

BGEARSS, _surpris_.

Ha! ha!.....

LE COMTE, _impatient,  Figaro_.

Pressez-vous; ceci me fatigue.

(_Pendant cette scne, Bgearss les examine l'un aprs l'autre, avec la
plus grande attention._)

FIGARO, _l'air suppliant, adressant la parole au Comte_.

Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour
nuire  Monsieur _Bgearss_, je rpte avec confusion, que je me suis
mis  l'pier, le suivre, et le troubler par-tout: (_au Comte_) car
Monsieur n'avait pas sonn, lorsque je suis entr chez lui, pour savoir
ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouv-l
tout ouvert.

BGEARSS.

Certes! ouvert  mon grand regret!

LE COMTE, _fait un mouvement inquitant_.

(_A part._) Quelle audace!

FIGARO, _se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir_.

Ah! mon Matre!

M. FAL, _effray_.

Monsieur!

BGEARSS, _au Comte_, (_ part._)

Modrez-vous; ou nous ne saurons rien.

LE COMTE, _frappe du pied_.

BGEARSS, _l'examine_.

FIGARO, _soupirant, dit au Comte_.

C'est ainsi que sachant Madame enferme avec lui, pour brler de
certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir
subitement.

BGEARSS, _au Comte_.

Vous l'ai-je dit?

LE COMTE, _mord son mouchoir de fureur_.

SUSANNE, _bas  Figaro_, (_par derrire._)

Achve, achve!

FIGARO.

Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour
provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu
la fin que j'esprais.....

LE COMTE, _ Figaro, avec colre_.

Finissez-vous ce plaidoyer?

FIGARO, _bien humble_.

Hlas! je n'ai plus rien  dire; puisque c'est cette explication qui a
fait chercher Monsieur _Fal_, pour finir ici le contrat. L'heureuse
toile de Monsieur a triomph de tous mes artifices..... Mon matre! en
faveur de trente ans.....

LE COMTE, _avec humeur_.

Ce n'est pas  moi de juger. (_Il marche vte._)

FIGARO.

Monsieur _Bgearss_!....

BGEARSS, _qui a repris sa scurit, dit ironiquement_.

Qui! moi? cher ami, je ne comptais gures vous avoir tant d'obligations!
(_Elevant son ton._) Voir mon bonheur acclr par le coupable effort
destin  me le ravir! (_A Lon et Florestine._) O jeunes gens! quelle
leon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tt
ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.

FIGARO, _prostern_.

Ah! oui!

BGEARSS, _au Comte_.

Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte!

LE COMTE, _ Bgearss, durement_.

C'est-l votre arrt?..... j'y souscris.

FIGARO, _ardemment_.

Monsieur _Bgearss_! je vous le dois. Mais je vois M. _Fal_ press
d'achever un contrat.....

LE COMTE, _brusquement_.

Les articles m'en sont connus.

M. FAL.

Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait...
(_cherchant l'endroit._) M., M., M., Messire _James-Honor Bgearss_....
Ah! (_il lit_) et pour donner  la Demoiselle future pouse, une preuve
non quivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur poux
lui fait donation entire de tous les grands biens qu'il possde;
consistant aujourd'hui, (_il appuie en lisant_) (ainsi qu'il le dclare,
et les a exhibs  nous Notaires soussigns), en trois millions d'or ici
joints, en trs-bons effets au porteur. (_Il tend la main en lisant._)

BGEARSS.

Les voil dans ce porte-feuille. (_Il donne le porte-feuille  Fal._) Il
manque deux milliers de louis, que je viens d'en ter pour fournir aux
apprts des noces.

FIGARO _montrant le Comte, et vivement_.

Monsieur a dcid qu'il paierait tout; j'ai l'ordre.

BGEARSS, _tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire_.

En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entire!

FIGARO _retourn, se tient la bouche pour ne pas rire_.

M. FAL _ouvre le porte-feuille, y remet les effets_.

M. FAL _montrant Figaro_.

Monsieur va tout additionner, pendant que nous achverons. (_Il donne le
porte-feuille ouvert  Figaro; qui, voyant les effets, dit:_)

FIGARO, _l'air exalt_.

Et moi j'prouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il
porte aussi sa rcompense.

BGEARSS.

En quoi?

FIGARO.

J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un gnreux homme. Oh!
que le Ciel comble les voeux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons
nul besoin d'crire. (_Au Comte._) Ce sont vos effets au porteur: oui
Monsieur, je les reconnais. Entre M. _Bgearss_ et vous, c'est un combat
de gnrosit; l'un donne ses biens  l'poux; l'autre les rend  sa
future! (_Aux jeunes gens._) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel
bienfaisant protecteur, et que vous allez le chrir...... Mais, que
dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrtion
offensante? (_Tout le monde garde le silence._)

BGEARSS, _un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit_:

Elle ne peut l'tre pour personne, si mon ami ne la dsavoue pas; s'il
met mon me  l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces
effets. Celui-l n'a pas un bon coeur, que la gratitude fatigue; et
cet aveu manquait  ma satisfaction. (_montrant le Comte._) Je lui dois
bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne
fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le
porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre  ses pieds
moi-mme, en signant notre heureux contrat. (_Il veut le reprendre._)

FIGARO, _sautant de joie_.

Messieurs, vous l'avez entendu? vous tmoignerez s'il le faut. Mon
matre, voil vos effets; donnez-les  leur dtempteur, si vtre coeur
l'en juge digne. (_Il lui remet le porte-feuille._)

LE COMTE, _se levant,  Bgearss_.

Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer
n'est pas aussi profond que vous! grce  ce bon vieux serviteur, mon
imprudence est rpare: sortez  l'instant de chez moi.

BGEARSS.

O mon ami! vous tes encore tromp!

LE COMTE, _hors de lui, le bride de sa lettre ouverte_.

LE COMTE.

Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi?

BGEARSS _la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre
tel qu'il est_.

Ah!.... Je suis jou! mais j'en aurai raison.

LON.

Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur.

BGEARSS _furieux_.

Jeune insens! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au
combat.

LON, _vte_.

J'y cours.

LE COMTE, _vte_.

Lon!

LA COMTESSE, _vte_.

Mon fils!

FLORESTINE, _vte_.

Mon frre!

LE COMTE.

_Lon!_ Je vous dfends..... (_ Bgearss_) Vous vous tes rendu indigne
de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-l qu'un
homme comme vous doit terminer sa vie.

BGEARSS _fait un geste affreux, sans parler_.

FIGARO, _arrtant Lon, vivement_.

Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre pre a raison, et
l'opinion est rforme sur cette horrible frnsie; on ne combattra plus
ici que les ennemis de l'tat. Laissez-le en proie  sa fureur; et s'il
ose vous attaquer, dfendez-vous comme d'un assassin; personne ne
trouve mauvais qu'on tue une bte enrage! mais il se gardera de l'oser;
l'homme capable de tant d'horreurs doit tre aussi lche que vil!

BGEARSS _hors de lui_.

Malheureux!

LE COMTE, _frappant du pied_.

Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (_La Comtesse
est effraye sur son sige; Florestine et Susanne la soutiennent; Lon
se runit  elles._)

BGEARSS, _les dents serres_.

Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infme
trahison! vous n'avez demand l'agrment de Sa Majest, pour changer
vos biens d'Espagne, que pour tre  porte de troubler sans pril
l'autre ct des pyrnes.

LE COMTE.

O monstre! que dit-il?

BGEARSS.

Ce que je vais dnoncer  _Madrid_. N'y et-il que le buste en grand
d'un _Washington_, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos
biens.

FIGARO _criant_.

Certainement; le tiers au dnonciateur.

BGEARSS.

Mais, pour que vous n'changiez rien, je cours chez notre ambassadeur
arrter dans ses mains l'agrment de Sa Majest, que l'on attend par ce
courrier.

FIGARO, _tirant un paquet de sa poche, s'crie vivement_:

L'agrment du Roi? le voici; j'avais prvu le coup; je viens, de votre
part, d'enlever le paquet au secrtariat d'ambassade; le courrier
d'Espagne arrivait!

LE COMTE, _avec vivacit, prend le paquet_.

BGEARSS _furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se
retourne_.

Adieu, famille abandonne! maison sans moeurs et sans honneur! Vous
aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frre
avec la soeur: mais l'univers saura votre infmie! (_Il sort._)


SCNE VIIIe. ET DERNIRE.

LES PRCDENS, _except_ BGEARSS.

FIGARO _follement_.

Qu'il fasse des libelles! dernire ressource des lches! Il n'est plus
dangereux; bien dmasqu:  bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans
le monde! Ah Monsieur _Fal_! je me serais poignard s'il et gard les
deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (_Il reprend un ton
grave._) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la
loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont trangers l'un 
l'autre.

LE COMTE _l'embrasse et crie_:

_O Figaro!_.... Madame, il a raison.

LON, _trs-vte_.

Dieux! Maman! quel espoir!

FLORESTINE, _au Comte_.

Eh quoi! Monsieur, n'tes-vous plus....

LE COMTE, _ivre de joie_.

Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms
supposs, des gens de loi, discrets, clairs, pleins d'honneur. O mes
enfans! il vient un ge o les honntes gens se pardonnent leurs torts,
leurs anciennes foiblesses! font succder un doux attachement aux
passions orageuses qui les avaient trop dsunis. _Rosine!_ (c'est le nom
que votre poux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la
journe. _Monsieur Fal!_ restez avec nous. Venez mes deux enfans!----
_Susanne_, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient
ensevelis pour toujours! (_ Figaro._) Les deux mille louis qu'il avait
soustraits, je te les donne, en attendant la rcompense qui t'est bien
de!....

FIGARO, _vivement_.

A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gter par un vil salaire, le
bon service que j'ai fait? ma rcompense est de mourir chez vous. Jeune,
si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse!
pardonne  ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a chang notre
tat! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son
devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez
dans les familles quand on en expulse un mchant.


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.







End of the Project Gutenberg EBook of L'autre Tartuffe, ou La mre coupable, by 
Pierre Augustin Caron de Beaumarchais

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTRE TARTUFFE ***

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